Rwanda : les effets d’une politique d’aménagement autiste
(InfoSud 08/11/2010)
8 novembre 10 - De nombreuses infrastructures -marchés, gares routières, usines – construites ces dernières années au Rwanda, sans concertation avec les
habitants, restent inexploitées.
Le marché de Kirengeri, dans le sud du Rwanda, est désespérément vide depuis dix ans. Pourtant, sa construction a été soignée : financée par l’Agence américaine d’aide au développement (USAID) à
travers l’initiative de gouvernance locale (IGL), elle a coûté 40 millions de francs rwandais -Frw- (près de 65’000 francs suisses). Mais ni les vendeurs, ni les acheteurs ne veulent y venir. Ils
le boudent car, disent-ils, « les autorités ont refusé de construire ce marché là où ils voulaient ». Pour eux, cette structure moderne devait être implantée à la place de l’ancien marché à
Mugina, au centre de régions riches en produits agricoles. Le marché était ainsi accessible à une majeure partie de la population.
Mais lors de l’élaboration du projet, les responsables ont fait la sourde oreille et ont imposé de l’installer au bord de la route Butare-Kigali, à 10 km de l’emplacement originel. Pour les
vendeurs locaux, cet endroit peu habité convient mal aux transactions commerciales. Les villageois des environs préfèrent se rendre aux grands marchés de Ruhango ou Gitarama, deux autres centres
de négoce de la région.
Les gabegies ne manquent pas
A l’image de ce marché de Kirengeri déserté, les exemples de gâchis de subventions ne manquent pas. Ainsi, la gare routière de Kicukiro ou celle de Rwamagana dans l’est du pays, comme la maïserie
de Mukamira ou la laiterie de Nkamira dans l’ouest, comptent parmi les nombreuses infrastructures récemment construites et non utilisées, car décidées sans concertation avec les
bénéficiaires.
Dans le district de Kicukiro, qui se trouve dans la capitale Kigali, une grande gare routière qui a coûté plus de 300 millions de Frw (environ 487’000 Fs) est vide depuis six mois. Les chauffeurs
de bus et les voyageurs refusent de s’en servir car elle est construite dans un lieu inaccessible. Pour eux, ce parking leur a été imposé. Un sentiment partagé par certains élus du district. Qui
précisent tout de même que cette gare a été éloignée de lieux très fréquentés pour diminuer les accidents routiers qui augmentaient dangereusement.
Le peuple souvent écarté des projets
D’après un responsable de la décentralisation au ministère de l’Administration locale, « si la population ne s’approprie pas les programmes de développement préconisés par les autorités, c’est en
raison du mauvais fonctionnement des comités administratifs. Les élus devraient dialoguer régulièrement avec le peuple avant de lui imposer un projet qui ne sera pas rentable ».
Or, dans la plupart des cas, les habitants ne participent pas à la conception et à la mise en place des infrastructures qui leur sont destinées, comme le confirme l’étude publiée en septembre
dernier par l’Institut de Recherche et de Dialogue pour la Paix (IRDP). Selon cette enquête, 74% de Rwandais affirment « qu’ils ne participent jamais à la mise en place des politiques et des
programmes publics, ce qui ne contribue pas à minimiser le décalage entre le contenu de ces programmes et les besoins de la population ». Sentiment plus inquiétant, qui amène peut-être un début
d’explication : 60% des personnes interrogées préfèrent « garder le silence sur tout ce qui se fait, par peur des représailles s’ils se permettaient de formuler une critique sur les décisions
prises à différents niveaux ».
Kigali, Albert-Baudoin Twizeyimana et Jean Marie Karangwa/InfoSud-Syfia
Rue de Kigali (Photo : M.A. Leplaideur, Syfia)
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