Kanyamibwa = Obama : les Rwandais auraient-ils attrapé la grosse tête ?
Billet d’humeur d’Eugène Shimamungu (Newsletter n°3)
Loin de moi l’idée de minimiser l’action du Dr Kanyamibwa Félicien (FK) et celle de son mouvement le RUD-Urunana, dans la recherche de solutions au problème rwandais. Tandis que les FDLR ont toujours cherché l’opposition frontale contre l’armée rwandaise, la MONUC et l’armée congolaise réunies, le RUD-Urunana tout en formant une rébellion séparée des FDLR, a privilégié le dialogue avec le pouvoir de Kigali, en modifiant la composition de son armée par l’intégration d’une branche militaire dominée par les Tutsi RPR-Inkeragutabara, et en établissant des contacts qui devaient aboutir au rapatriement des combattants. C’était sans compter avec les décideurs américains qui font la pluie et le beau temps en Afrique centrale et qui ont opté pour la modification de la donne en début de cette année 2009. L’arrestation de Laurent Nkunda et sa mise au frais par le Rwanda, l’opération conjointe (MONUC-Armée Congolaise et Armée rwandaise) « Umoja wetu » qui a suivi, ont surpris le RUD-Urunana et annihilé les efforts dans la recherche d’une solution négociée. Une délégation du RUD et RPR qui s’était rendue au Rwanda en fin d’année 2008 pour évaluer les possibilités d’un retour avait sonné le glas d’une telle perspective en rendant un avis négatif sur la situation politique du pays. On ne peut pas savoir ensuite ce qui a motivé les dirigeants du RUD-Urunana et RPR-Inkeragutabara à regrouper des combattants sur un même lieu, Kasiki, en vue d’un rapatriement. Bien entendu la réaction de leurs ennemis ne s’est pas fait attendre : une attaque a été conduite contre ce camp pour opérer un rapatriement forcé, mais heureusement les combattants s’étaient déjà volatilisés dans la nature.
1. Derrière l’engagement politique : un drame personnel
Je peux dire que je me suis sérieusement intéressé à la politique rwandaise le 2 Mars 1997. Cette date restera à jamais gravée dans ma mémoire. Dans la matinée du 2 Mars 1997, des soldats de l'Armée Tutsi du Front Patriotique Rwandais (FPR) encerclèrent les villages et les petits centres de négoce de ma cellule d'origine, dans Jenda, Cellule Kabatezi, Secteur Nkuri, Préfecture de Ruhengeri, au Nord-Ouest du Rwanda. Ils rassemblèrent les hommes et les jeunes garçons Hutus qu'ils ont pu trouver, lièrent les bras derrière le dos avec des cordes solides (torture Akandoya dans la terminologie du FPR/APR) et les conduisirent dans les montagnes de Konoma, Rubare et Runyanjya. Tard dans la soirée, les femmes et quelques hommes qui avaient échappé par chance, entendirent des fusillades nourries. Lorsque les fusillades eurent cessé, les soldats de l'APR descendirent de la montagne et quittèrent les villages et les centres de négoce.
Dans la nuit, les hommes qui avaient échappé à la rafle et au carnage continrent leur peur et se rendirent à l'endroit des fusillades. La macabre scène éclairée par la lune ne put être égalée que par des épisodes du plus horrible film d’horreur. Les corps déchiquetés de jeunes garçons et des hommes, vieux ou jeunes, nageaient dans les bains de sang. Les têtes fracassées et des corps criblés de balles étaient méconnaissables. Très peu parmi ces hommes survivants et pétrifiés par la peur, ont eu assez de courage pour enterrer quelques corps avant le lever du soleil.
Dans la matinée suivante, les troupes de l'APR revinrent avec des camions et conduisirent des Hutu terrifiés dans les montagnes pour que ceux-ci transportent les corps et les chargent dans des camions apprêtés. Quand ils ne parvinrent pas à trouver certains des corps, les soldats de l’APR se déchaînèrent sur les survivants, tuant plus d’hommes Hutus, torturant et exécutant sommairement les femmes qu'ils soupçonnaient de savoir où les corps manquants avaient été enterrés.
Les opérations de nettoyage ethnique prirent plusieurs jours. Après la fin de ces opérations macabres, seuls quelques hommes et jeunes garçons hutus des villages de la région de Jenda avaient échappé au pogrom. Plusieurs femmes et des enfants, y compris des nourrissons, furent massacrés. Les jeunes garçons, hommes et les femmes Hutus qui ont survécu le furent soit parce qu'ils étaient pris pour des Tutsis ou furent cachés et protégés par les voisins Tutsis.
Dans la seule journée du 2 Mars 1997, des milliers de Hutus ont été systématiquement massacrés par les troupes de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR). Ce jour-là, à elle seule, ma famille proche perdit 57 personnes. Ce sont 57 frères, sœurs, cousins, neveux, nièces, oncles et tantes, et leurs époux ou enfants, qui ont été tués par l’armée du FPR, pour une seule raison: être hutu ou être soupçonné d'être Hutu ou de s’associer aux Hutus. Cependant, même le régime le plus brutal ne put anéantir la totalité d’un clan. Plusieurs autres frères, soeurs, cousins, neveux, nièces, oncles et tantes, ainsi que leurs conjoints ou leurs enfants ont survécu au massacre. Certains ont survécu parce qu'ils étaient des Tutsis, ou confondu avec les Tutsis, d'autres, à cause du côté caché derrière la méchanceté de l’être humain: le simple sentiment d’humanité.
Ce genre de massacres organisés pour liquider des familles entières n’est pas unique, je me rappelle qu’au mois de décembre 1996, les soldats de l’APR ont encerclé pendant la nuit la maison de ma tante avant d’y mettre le feu : 16 personnes y ont trouvé la mort, ceux qui ont tenté d’échapper au feu ont été abattus. Le lendemain on a retrouvé des corps calcinés dans la cendre. L’histoire de Félicien Kanyamibwa n’a pas connu un seul massacre des membres de sa famille. Un autre s’était produit dès le lendemain du 6 avril 1994 :
J'appris que, lorsque le FPR reprit les attaques, le 6 avril 1994, ses éléments atteignirent très rapidement Gabiro et Kabarore. Un oncle vivait et possédait une petite entreprise prospère dans Kabarore au Mutara. Le premier jour, le FPR attaqua le centre de négoce de Kabarore, rassemblant tous les hommes hutus, dont mon oncle, son fils, et des voisins et les massacra. Ses femmes - mes tantes - et quelques autres enfants fuirent vers le Sud-Est, dans la région de Rusumo, pour aller vivre avec les autres membres de famille, y compris des oncles, des tantes, des cousins ainsi que leurs conjoints et enfants.
Le FPR atteignit la région de Rusumo aux mois d'Avril-Mai 1994. Les soldats du FPR massacrèrent les membres de ma famille et jetèrent leurs corps dans la rivière Akagera. Il parait que leurs corps ont été parmi ceux qui ont été repêché à des centaines de kilomètres loin de là, sur le lac Victoria, par des Ougandais et que j'ai vu avec horreur sur les TV américaines. Refugees International, en collaboration avec le HCR a décrit les massacres dans le SITREP du 17 Mai 1994 par Mark Prutsalis et transmis à George Hogeman, Fonctionnaire au Bureau de la Population, des Réfugiés et des Migrations au Département d'État américain:
“At Rusumo commune, sectors NYAMUGARI, GISENYI, NYARUBUYE, the RPF comes at 05h00 waiting for villagers to open their doors. The villagers are caught and taken away to the river by trucks. No one has returned. Refugees of the area have seen people being tied together and thrown into the river… Asked by UNHCR field officer refugees said that RPF did not care whether victims were hutu or tutsi villagers”
Dans ces massacres de Rusumo, les soldats du FPR ont massacré la quasi-totalité de ma famille qui avaient émigré vers Rusumo et Mutara, dont 43 adultes, et un nombre inconnu d'enfants. Seuls deux jeunes hommes connus ont pu échapper vers la Tanzanie et sont encore en vie.
2. Sur le parcours de FK : FDLR, ADRN-Igihango, RUD-Urunana-RPR-Inkeragutabara
(…) il était devenu clair que certains dirigeants des FDLR n’avaient plus la vision des membres fondateurs et privilégiaient le mercantilisme politique aux objectifs de rebâtir la société au-delà de la politique ethnique. Plusieurs des fondateurs, y compris moi-même, et une grande partie des compagnons de lutte ne se retrouvaient plus dans ce qu’étaient devenues les FDLR.
Je n’ai pas bien compris ce que F. Kanyamibwa veut dire par « mercantilisme politique » : il est cependant de notoriété publique que ce mouvement s’est scindé en deux suite à la gestion contestée de son président actuel Ignace Murwanashyaka concernant les fonds attribués pour des négociations programmées par Sant’Egidio entre le mouvement rebelle et les divers partenaires politiques dont le Rwanda. Poussé vers la sortie lors d’un congrès pour le renouvellement des cadres, Ignace Murwanashyaka a refusé de céder la direction du mouvement. Ce refus entraîna non seulement la création du RUD-Urunana, mais il a également mis par terre l’ADRN-Igihango. Face à cet échec, F. Kanyamibwa n’a pas désespéré. Tandis que le FDLR a complètement abandonné cette voie de construire une rébellion qui rallierait les Hutus et les Tutsis, F. Kanyamibwa a continué sous les couleurs du RUD-Urunana dans l’optique du « dialogue constant entre les groupes ethniques et la mobilisation de toute la nation rwandaise pour atteindre des objectifs communs comme le développement durable, partagé et pour tous tout en soutenant une intégration régionale au service de toutes les composantes de la société rwandaise ».
Lille le 9 juin 2009
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