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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

Rwanda-Tanzanie : De la cohabitation pacifique séculaire à la confrontation…

8 Décembre 2013 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Histoire - politique

 

                                 Par Dr. Phil. Innocent Nsengimana

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Au cours de leur histoire, les relations entre le Rwanda et la Tanzanie n’avaient  jamais été images-copie-6aussi tendues qu’en cet été 2013. Outre des affrontements verbaux entre les dirigeants de ces deux pays, ces relations ont été marquées, d’une part, par l’expulsion vers le Rwanda de plus de 6000 rwandophones qui s’étaient installés sur le sol tanzanien depuis des décennies ; d’autre part, par le limogeage et/ou les mutations des hauts fonctionnaires ayant évolué dans l’administration tanzanienne considérés comme étant d’origine rwandaise.

De plus, le Rwanda a revu à la hausse la taxe douanière qu’il imposait à chaque camion transportant des marchandises du port de Dar-es-salaam au Rwanda en passant par le pont de Rusumo de 152 dollars à 500 dollars américains. L’absence (1) de la Tanzanie dans des rencontres sous régionales s’est fait également observer ; ce qui a fait penser à son isolement politique et économique au sein de l’EAC. Face à cette tension ainsi qu’à ses cohortes  de conséquences malheureuses, deux questions viennent à l’esprit : l’histoire des relations entre ces deux pays à travers quelques-uns des royaumes (2) sur lesquels lesdits pays se sont construits contient-elle des éléments explicatifs ? Comment les autorités de ces deux pays en sont arrivées là ?

Le présent écrit se propose d’apporter quelques éléments de réponse à ces interrogations. Pour la clarté de l’exposé, nous relèverons d’abord, à travers l’historiographie de la région des Grands Lacs africains, les moments forts de l’histoire des relations entre les territoires occupés par les Etats actuels du Rwanda et de la Tanzanie ; ensuite nous nous pencherons sur  l’actualité. Par ces deux démarches, nous espérons pouvoir retrouver les éléments de réponse aux interrogations susmentionnées.


I. Histoire des relations entre le Rwanda et la Tanzanie… 

Les territoires rwandais et tanzanien actuels s’étendent sur des régions qui avant la colonisation étaient occupés par des royaumes de dimensions inégales. Ces royaumes entrèrent en contact les uns des autres dès les temps les plus reculés de leur histoire. Les documents dont nous disposons en ces moments ne nous permettent pas de fixer exactement la limite « a quo » de ces contacts.  Mais, en se référant aux traditions recueillies par l’Abbé Alexis Kagame, il y a lieu de noter que déjà sous le mwami nyiginya Ndahiro II Cyamatare présenté comme ayant régné de 1477 à 1510, son royaume est entré en contact avec Karemera I Ndagara (3) qui régnait sur le Karagwe, royaume qui s’étendait à l’Ouest de la Tanzanie actuelle. Voici comment l’Abbé Alexis Kagame défint les circonstances de cette prise de contact : 

« …Ntsibura I avait préalablement soumis à son autorité les îles du Kivu et les régions riveraines, de part et d’autre du lac. L’annonce de son invasion inquiéta tellement Ndahiro II que, pour assurer les chances de sa lignée, il expédia son fils Ndoli au Karagwe, chez Karemera I Ndagara, époux de la princesse Nyabunyana (4). Il entendait mettre en sureté son héritier désigné et ne le faire rentrer que lorsque la situation se serait normalisée… » (5)  

Ndoli aurait donc survécu à l’invasion de Ntsibura au cours de laquelle Cyamatare a péri et son tambour emblème capturé. Selon toujours la tradition, Ntsibura aurait  occupé le royaume nyiginya pendant 11 ans. A sa mort, la tradition nous présente Ndoli qui rentre du Karangwe pour reprendre le royaume de ses aïeux.  Avant son départ pour le royaume nyiginya, Ndoli aurait promis à ses hôtes, en guise de reconnaissance de l’hospitalité dont il avait joui, certaines choses :

« …le monarque du Karagwe sollicita de Ndoli la promesse d’un mémorial plus significatif ; à savoir que le nom dynastique de Karemera serait adopté comme nom dynastique aussi dans la lignée des Banyiginya (6). Ndoli accéda à cette demande. Il ajouta une autre décision…: à savoir qu’aucun monarque Rwandais ne ferait jamais la guerre contre le Karagwe, et qu’en plus le monarque du Karagwe serait ‘le conseiller extra-ordinaire (sic) de celui du Rwanda’… » (7)

De ces précédents extraits tirés de « Un Abrégé de l’ethnohistoire… », il appert que le royaume du Karagwe est entré en contact avec le royaume nyiginya par l’intermédiaire de Ndoli au cours du 15ème-16ème siècle. En revanche, des controverses sur l’origine de celui-ci persistent : était-il réellement le fils de Ndahiro II Cyamatare comme nous le laisse entendre la tradition officielle reproduite par l’Abbé Alexis Kagame ? N’était-il pas plutôt un Hinda venu du Karagwe pour conquérir le royaume nyiginya, surtout que les traditions de la région des Grands Lacs africains présentent les Hinda en pleine expansion vers cette période-là ? Nous avons eu l’occasion de discuter de cette controverse dans nos publications antérieures (8); ici nous n’y reviendrons pas.

 Ce qu’il nous faut plutôt noter ici, c’est  que les contacts entre le royaume nyiginya et celui du Karagwe qui se nouèrent dès l’époque précitée (15ème-16ème siècle) avec l’avènement de Ruganzu Ndoli inaugurèrent une ère d’échanges tous azimuts (produits, informations…)  à l’abri de toute forme de confrontation armée; une ère marquée par la circulation et l’implantation des personnes dans lesdits royaumes. Durant l’époque précoloniale au cours de laquelle les monarques nyiginya se sont distingués dans la planification et le lancement des expéditions meurtrières contre d’autres monarques de la région des Grands Lacs, les traditions officielle et populaire n’ont retenu aucune expédition qui fut dirigée contre le Karagwe ou autres régions qui constitueront plus tard la Tanzanie actuelle. Les monarques de ces deux royaumes s’épaulaient plutôt mutuellement pour vaincre leurs opposants. Le cas de Biyoro qui régnait sur le Mubali (9) illustre bien cet état des faits.

A ce sujet, l’Abbé Alexis Kagame écrit :

« …Feignant un projet d’alliance pour renforcer son amitié avec Biyoro, Kigeli III lui fit proposer la main de sa fille Nyabugondo. Biyoro accepta avec empressement et la princesse fut envoyée à son époux…  Dès que la flottille (pour attaquer Biyoro : NDLR) fut prête, Kigeli Ndabarasa vint s’établir à Rubona près de Nzoga (Commune actuelle de Murambi, préfecture de Byumba) face à la frontière du Mubali. Il engagea des pourparlers tendant à préparer une rencontre avec son gendre et la belle-mère de sa fille. Le stratagème ne réussit que partiellement, car les deux personnages se dirigèrent vers Rubona en deux groupes séparés. Les guerriers envoyés à leur rencontre pour les amener  en prisonniers se jetèrent sur le premier groupe et ne s’emparèrent que de la Reine Mère. Le groupe suivant en fut averti à temps par des rescapés de l’avant-garde et Biyoro rebroussa chemin. Il ne put cependant retourner à Shango (sa capitale : NDLR) car la flottille du Rwanda … avait été lancée sur le lac, avait débarqué les guerriers à l’île de la capitale. Ses défenseurs surpris avaient été dispersés sans difficultés et le tambour emblème du Mubali avait été capturé. Biyoro chercha refuge au Karagwe où régnait Ndagara … Dès que le Roi l’apprit, il envoya toute une compagnie avec des messages  au Karagwe, pour dire ceci au monarque de ce pays : Depuis Ruganzu II il est tabou aux Rois du Rwanda d’attaquer le Karagwe. Si tu ne me livres pas Biyoro réfugié chez toi, tu auras supprimé le tabou et je viendrai le chercher en armes». Le monarque du Karagwe connaissait bien les exploits de Kigeli III : il ne se le fit pas dire deux fois. Il livra Biyoro aux guerriers rwandais… » (10) 

 L’arrivée des Européens (les missionnaires, les colonisateurs, les explorateurs…) ainsi que des commerçants arabes en Afrique centrale au cours du XIXème siècle ont aussi permis les contacts entre les territoires qu’englobent les Etats actuels du Rwanda et de la Tanzanie. En effet, certaines localités tanzaniennes servirent de porte d’entrée pour ces étrangers qui voulurent se rendre au Rwanda pour y mener diverses activités (évangélisation, colonisation, commerce….). Elles servirent de points de départ des missions d’exploration et d’information vers le Rwanda qu’organisèrent ces étrangers.

(suite Document PDF)

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