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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

Rwanda: la reprise des relations avec la France

3 Mars 2010 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Histoire - politique

Ce que le Rwanda peut attendre de la reprise des relations diplomatiques avec la France

Conférence de Paul Antheunissens  à l'UOPC (27/02/2010): 3ème partie

Sommaire:

1ère partie: Le Rwanda, un enjeu géostratégique américain

2ème partie: Les Commissions d'enquête faisant suite à l'ordonnance du juge Bruguière

3ème partie: la reprise des relations entre le Rwanda et la France


 

La reprise des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France

A Kigali, sans présenter d’excuses, le président Sarkozy a reconnu des erreurs de la communauté IMGP1338internationale et de la France qui les ont empêchées de prévenir et d’arrêter le génocide. La France désormais veut aider le Rwanda et elle va construire une coopération politique, économique et culturelle à cet effet.

Essayons de dégager les motivations françaises, les obstacles à franchir dans l’avenir ainsi que les avantages qui pourraient résulter de ces relations diplomatiques renouvelées.

Pourquoi  cette reprise ? Le président Sarkozy et son ministre Kouchner travaillaient depuis un certain temps à une diplomatie de réconciliation. Quelles étaient leurs motivations possibles?

- Poser, comme président français, un geste fort réintroduisant l’influence  française dans la région des Grands Lacs. Il n’est pas question de restaurer la Françafrique et la politique de tutorat, des réseaux et des leçons. La visite de Sarkozy au Gabon l’a confirmé .

- Humilier peut-être les socialistes français, puisque la politique du président Mitterand au Rwanda a conduit à l’échec.

- Reprendre le rôle culturel de la France dans un pays jadis francophone, mais entré depuis peu dans la Commonwealth et où l’enseignement en anglais est désormais obligatoire en primaires et en secondaires.

- Reprendre une aide économique. Au début de 2009, lors des vœux du corps diplomatique, le président Sarkozy avait semé un peu d’inquiétude en décrivant le contraste entre un Rwanda très pauvre et un Kivu très riche. Voulait-il la balkanisation du Congo ? Il avait  plutôt en tête une initiative française, un forum de coopération et un plan de stabilisation pour la région des Grands Lacs en favorisant des investissements en RDC, Ouganda, Tanzanie, Burundi. Kagame n’a montré aucun intérêt pour ce plan. S’il a besoin de conseils, il se tourne tout naturellement vers ses sponsors anglo-saxons qui ont financé son coup d’état et qui continuent de l’aider.   

 

Les obstacles à franchir après la reprise des relations ne sont pas négligeables :

- L’ordonnance Bruguière, produite par la justice française, pouvoir indépendant de l’exécutif, et cause de la rupture des relations diplomatiques, ne peut être niée. Le président Sarkozy ne peut qu’inviter les magistrats français à prendre connaissance des conclusions du rapport Mutsinzi. Bernard Kouchner a fait part à plusieurs reprises de sa conviction que selon lui, Kagame n’est pas coupable de cet attentat aux conséquences génocidaires, mais il s’agit d’un simple point de vue qui n’est étayé par aucun argument. Le plus probable est qu’on gagnera du temps, peut-être beaucoup de temps dans l’exécution de l’ordonnance Bruguière. Il semble toutefois que le juge Trevidic qui a succédé à Bruguière soit une forte personnalité.

- L’humiliation pour la France de se réintroduire par la petite porte dans un pays qui était francophone et dont la sympathie des dirigeants actuels pour la France n’est pas évidente. Par exemple, l’association des victimes du génocide Ibuka s’attendait à des excuses publiques de la France, analogues à celles prononcées par les ministres belges. Le Rwanda menace aussi de poursuivre comme génocidaires 33 responsables politiques et militaires français de l’époque dont Dominique de Villepin, Edouard Balladur et Alain Juppé. Il a introduit au Tribunal Français des Armées la plainte de 6 tutsi rescapés visant des militaires français. Il insiste pour que la France juge les génocidaires résidant en France, en particulier l’abbé Wenceslas Munyeshyaka qui exerce son sacerdoce à Gisors et qui est accusé de viol. C’est lui qui avait hébergé et nourri 18.000 réfugiés tutsi à Kigali (Eglise de la Ste Famille) durant le génocide. Il est aussi co-signataire d’une lettre de prêtres hutu envoyée au pape en fin 1994 et niant le génocide.

- Les initiatives du président Sarkozy suscitent aussi des oppositions en France. Survie craint que la normalisation n’aboutisse à une amnistie mutuelle pour des crimes imprescriptibles. L’association  France-Turquoise estime que ce voyage est un abandon de la France, face à un régime criminel, à une dictature par la terreur. Dans un article commun paru dans Le Monde, des humanitaires français, Luc Lamprière d’Oxfam, Jean-Marie Fardeau de Human Right et Michel Roy du Secours Catholique demandent que la France pointe du doigt les menaces existant au Rwanda pour la société civile, la presse et l’espace démocratique. En particulier, les candidats aux prochaines élections présidentielles font l’objet d’intimidations diverses, en particulier Mme Victoire Ingabire du parti FDU ; une femme d’un très grand courage, résidant habituellement aux Pays-Bas. La population paysanne subit une politique gouvernementale de ‘révolution verte’ l’obligeant à travailler à des cultures d’exportation alors que les cultures de subsistance sont insuffisantes. Des dignitaires du Rwanda continuent à soutenir des groupes armés et à bénéficier de l’exploitation du sous-sol au Kivu.

 

La reprise des relations diplomatiques présente effectivement des avantages :

- Pour les Français qui travaillent dans ce pays, en particulier pour les ecclésiastiques et les humanitaires qui en ont l’expérience.

- Pour les Rwandais eux-mêmes en particulier pour ceux qui sont attachés aux valeurs françaises, en espérant que la France pourra rétablir une école française, des centres culturels, bibliothèques, l’organisation de conférences, spectacles etc.

- Pour une meilleure observation de la situation politique dans ce pays et un encouragement vers la démocratie, en supposant que la France ose entreprendre une telle démarche. En ce qui concerne les élections présidentielles d’août, l’Union Européenne a déjà fait savoir qu’elle n’enverrait aucun observateur. En novembre 2009,  Kagame a plaidé dans le journal anglais Guardian pour une aide non conditionnée par des progrès dans les droits de l’homme et les libertés politiques. Il préconise le modèle chinois qui n’assortit pas son aide à de tels progrès. Il y a quand même eu quelques réactions étonnées de journalistes et de lecteurs du Guardian rappelant que les Anglais payent actuellement des contributions pour cette aide non conditionnée au Rwanda.  La France ne doit  pas se faire trop d’illusions sur sa capacité  à convaincre seule les dirigeants rwandais de rendre leur régime plus démocratique. Seule une pression considérable et conjointe de plusieurs pays pourrait obtenir des résultats. Certains semblent déjà prêts à le faire : le Canada, l’Espagne, les Pays-Bas, les pays scandinaves. D’autres pays de l’Union Européenne pourraient s’y joindre. Une telle action bien menée pourrait avoir pour résultat que la peur change de camp au Rwanda et que le régime change.

Mais en conclusion, il semble que cette reprise des relations diplomatiques constitue davantage un succès pour Kagame que pour le président Sarkozy. Bien qu’il n’ait pas présenté d’excuses, il s’est humilié à Kigali et il doit se préparer à bien d’autres humiliations. Le refus d’asile politique à Mme Habyarimana n’ajoutera rien à sa gloire ; il sera obligé de faire juger de soi-disant génocidaires comme l’abbé Wenceslas que beaucoup en France et ailleurs considèrent comme un héros et que ses paroissiens de Gisors apprécient. Ses initiatives d’un forum de coopération dans la région des Grands Lacs risquent de coûter cher, ce que son opposition relèvera très certainement.

Mon sentiment est  que la politique du président Mitterand en Afrique et en particulier au Rwanda a fait honneur à la France, même si elle est dépassée aujourd’hui. La France n’était militairement plus présente dans ce pays à partir de décembre 1993. Une solution politique avait été obtenue par les accords d’Arusha. L’incapacité d’empêcher le génocide en avril 1994 est à mettre au compte de la MINUAR et pas de la France. Il faut admettre toutefois que l’opération Turquoise, approuvée par les Nations Unies, a été entreprise trop tard et n’a pas été un succès.

Ceci met fin à mes quelques réflexions au sujet de la reprise des relations diplomatiques de la France avec le Rwanda. Je forme le vœu qu’elles soient bénéfiques à tous les Rwandais.

Paul Antheunissens

 

1ère partie: Le Rwanda un enjeu géostratégique américain

2ème partie: Les commissions d'enquête faisant suite à l'ordonnance du juge Bruguière

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