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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

Réponse de JB Nkuliyingoma à F. Nahimana

19 Février 2012 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Justice et Droits de l'homme

Ferdinand Nahimana peut-il  être juge et partie ?

 

J’ai bien lu un article de Ferdinand Nahimana publié sur DHR par Eugène Shimamungu. L’article  est intitulé « Débat sur le livre « Inkundura » de Jean-Baptiste Nkuliyingoma, paru aux éditions La Pagaie, mai 2011, à Orléans ».

 Je ne sais pas pourquoi Monsieur Ferdinand Nahimana a appelé son article un « débat » puisque c’était son article uniquement destiné sans doute à donner son point de vue sur le livre que d’autres ont déjà lu et commenté. Depuis sa publication,  ce livre a fait l’objet de plusieurs débats sur plusieurs forums de discussion sur internet, sur deux radios internationales (BBC et VOA), dans certains journaux rwandais (Rushyashya, Umusingi,…), dans certaines  conférences publiques organisées ici et là (comme le colloque organisé, en octobre 2011, par l’Institut Seth Sendashonga pour la Citoyenneté Démocratique), etc.. Je voudrais souligner que malgré mes occupations habituelles j’ai dû consacrer un temps assez important à ces débats. J’ai même pris le temps de répondre à certains courriers qui m’étaient directement adressés, comme celui d’Edouard Karemera et celui de Mathieu Ngirumpatse, tous les deux détenus dans la prison d’Arusha. Je ne vois donc pas la pertinence d’un nouveau débat que Ferdinand Nahimana veut animer à partir de la prison de Koulikoro en République du Mali.

Cela dit, je m’en voudrais de ne pas réagir à son article qui prend mon livre pour cible mais dans une stratégie clairement visible de se disculper de tous les crimes pour lesquels il a été condamné par le Tribunal Pénal International d’Arusha, en première instance et en appel. Je tiens à rappeler à Ferdinand Nahimana que mon livre a été publié plusieurs années après sa condamnation, et que je n’ai même pas témoigné dans son procès. Ce que moi j’ai fait avec le livre « Inkundura » c’est écrire l’histoire du drame rwandais en faisant une sorte de synthèse par rapport aux nombreuses informations qui existent dont certaines sont des mensonges entretenus sciemment par les principaux acteurs de ce drame. Ferdinand Nahimana tient à rappeler dans son article que c’est un grand historien, spécialiste du Rwanda, qu’il a publié des livres d’histoire et qu’il a même dirigé des mémoires de fin d’études. A ce titre il pense que son opinion peut avoir un effet sur mon livre. Mon Dieu, quelle erreur !!! Monsieur Ferdinand Nahimana ne peut pas être juge et partie. Mon livre porte sur le génocide où son implication a été prouvée par la justice internationale. Ce n’est pas lui qui peut donner une opinion crédible dans cette affaire.   Ce « grand historien » qui n’a pas su se défendre en justice, malgré une équipe d’avocats et d’enquêteurs, comment peut-il prétendre animer aujourd’hui un débat sur mon livre ?

« La RTLM  avait des objectifs clairs et nobles » !!!

Selon Ferdinand Nahimana je n’ai pas fait œuvre d’historien puisque je n’ai pas écrit « Inkundura » comme il le ferait. Le livre que j’aurais dû écrire pour mériter son approbation aurait été dans le sens de sa ligne de défense au tribunal, à savoir qu’il y a eu deux RTLM, l’une d’avant le 6 avril 1994 qui était impeccable, et l’autre d’après le 6 avril qui a trempé lourdement dans le génocide. Il peut bien l’écrire dans son propre livre pour se défendre  (peut-être qu’il l’a même écrit) mais moi je ne vois pas pour quel intérêt je l’aurais fait puisque c’est une absurdité. Je suis satisfait qu’il ait reconnu au moins le fait qu’il a exercé d’importantes responsabilités dans cette radio de sinistre mémoire.   «Je reconnais et assume toutes les responsabilités que j’ai exercées au sein de notre société RTLM : en plus d’être président de la Commission technique et programmes, j’ai été membre du Comité d’initiative, sorte de Conseil d’administration provisoire qui a fonctionné depuis la fondation de la société jusqu’au 6 avril 1994. À cause de la guerre et des massacres, les membres de ce Comité se sont dispersés et ne se sont plus réunis. Pendant la période antérieure au 6 avril 1994, j’ai appuyé régulièrement les actions du Président de notre société, Monsieur Félicien Kabuga. À ce titre, j’ai été à côté de lui lors des négociations de l’accord d’installation et de fonctionnement de notre radio sur le territoire du Rwanda. J’ai également participé avec lui et Phocas Habimana à deux réunions organisées au Ministère de l’information et présidées par le Ministre Faustin Rucogoza, membre du parti MDR, le 26 novembre 1993 et le 10 février 1994. J’ai ainsi mis une partie de mon temps libre au service de notre société car ses objectifs étaient clairs et nobles. » 

Je me permets d’ajouter qu’avant le 6 avril 1994, au niveau du journal Imbaga et dans plusieurs journaux du pays,  nous avions déjà réagi contre les appels à la haine de cette radio. Même le Président Habyarimana se plaignait du contenu de certaines émissions, a témoigné son ancien directeur de cabinet, Enoch Ruhigira. Ferdinand Nahimana pense néanmoins que ce témoignage lui a manqué dans son procès puisqu’il aurait cité le nom de Phocas Habimana  (décédé) comme directeur de la RTLM officiellement nommé par l’assemblée générale du 11 juillet 1993. Ferdinand Nahimana pense sans doute que j’aurais dû faire œuvre d’historien en  citant le livre d’Enoch Ruhigira qui a été publié aux éditions La Pagaie deux mois après le mien. Je suis content que désormais Monsieur Ferdinand Nahimana ait pu, grâce au « débat » sur mon livre,  convaincre de son innocence puisqu’il n’était pas directeur de la RTLM ni avant ni après le 6 avril 1994 et surtout parce qu’au lendemain de l’attentat il a pris la fuite et n’a plus exercé de responsabilité dans cette société !! Akabi gasekwa nk’akeza (on peut rire de tout, de la triste comme de la bonne nouvelle). Je profite de l’occasion pour dire que je n’ai incriminé nulle part dans mon livre les actionnaires de la RTLM dans leur totalité. J’ai plutôt montré que les principaux actionnaires étaient des proches du Président Habyarimana, et cela n’est pas un crime en soi. 

«  Ou bien c’est Ferdinand Nahimana qui est viré de l’ORINFOR ou bien c’est moi le Premier Ministre qui démissionne. »

J’aurais dû écrire, pour faire œuvre d’historien, que Ferdinand Nahimana a été viré de l’ORINFOR à la suite d’un simple chantage du Premier Ministre, Dismas Nsengiyaremye, après que le journaliste Amabilis Sibomana eut résumé sur les antennes le contenu d’un communiqué de presse au lieu de le lire intégralement. Bon sang !!! Qui peut vraiment croire à ces salades ? Le Président Habyarimana était-il vraiment faible jusqu’à céder à un chantage de son Premier Ministre en virant de l’ORINFOR un type comme  Ferdinand Nahimana qui avait des soutiens importants au sein de l’Akazu ? La vérité est que, même si chantage il y a eu, l’opinion tant nationale qu’internationale demandait la tête de Nahimana en réaction au communiqué incendiaire diffusé sur Radio Rwanda et qui a été considéré par beaucoup comme l’un des éléments qui ont déclenché les massacres du Bugesera. Je rappelle que plus de 1000 personnes ont été tuées dans ces massacres et que l’opinion a été très choquée. Cet événement qui était la une des media internationaux a beaucoup affaibli Habyarimana alors qu’il était en négociation avec l’opposition pour la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Les diplomates et autres visiteurs de marque ne cessaient de demander au Président de mettre en place ce gouvernement et de prendre des mesures importantes contre des fauteurs de trouble partout dans le pays. Ferdinand Nahimana était cité parmi les principaux fauteurs de trouble suite au fameux communiqué diffusé abondamment sur les antennes le 3 mars 1992. Selon certaines confidences même Sylvestre Nsanzimana qui a été Premier Ministre avant Nsengiyaremye aurait tenté de le virer mais il n’a pas eu assez de force politique pour le faire. Nsengiyaremye n’a fait que pousser une porte qui était à moitié ouverte. C’est cela la vérité. Les détails autour de ce limogeage importent peu pour moi. J’ai pris sciemment l’option d’écrire un livre simple, cohérent, facile à comprendre. Les détails sans trop d’importance auraient fait un effet contraire à celui que je voulais. 

« Victime d’avoir refusé d’adhérer au FPR »

Monsieur Ferdinand Nahimana aurait voulu que j’écrive, pour faire œuvre d’historien, qu’il a été victime de son refus d’adhérer au FPR. Je ne suis pas convaincu que le recrutement dont il parle a eu lieu mais je crois surtout qu’il faut arrêter de faire croire que la politique de prise en otage des tutsi de l’intérieur était la meilleure stratégie pour freiner l’avancée des rebelles venus d’Ouganda. C’est une horreur sur le plan stratégique qui a conduit le pays dans ce qui a été finalement un génocide. La prise en otage des tutsi était impensable après les nombreuses années d’un parti unique, le MRND, qui prêchait, au moins dans son discours officiel, la paix et l’unité nationale. Il a fallu détruire et faire oublier cette politique notamment par le journal Kangura et plus tard par la RTLM. Idéologiquement, la RTLM et Kangura ne sont pas différents. Ce sont deux instruments pour une même cause. Quand le « grand historien spécialiste du Rwanda » déclare qu’il a la certitude que le patron de Kangura, Ngeze Hassan, travaillait pour le gouvernement américain je suis vraiment sidéré. Selon Ferdinand Nahimana, Ngeze Hassan a dit la vérité en déclarant devant le tribunal d’Arusha et récemment devant des visiteurs qui l’ont trouvé dans la prison de Koulikoro qu’il avait reçu de l’Ambassadeur des USA au Rwanda un montant de 50.000 dollars pour filmer les massacres qui allaient se produire quelques semaines plus tard. Et c’est l’information que Ferdinand Nahimana aurait souhaité que j’eusse écrit dans un bouquin comme « Inkundura » pour faire œuvre d’historien. Je ne l’ai pas fait et je ne compte pas le faire.

Théoneste Bagosora ne s’est pas rendu chez  Jean Kambanda le matin du 8 avril 1994 mais cela n’allège pas son fardeau.

Avant de terminer, je voudrais remercier Ferdinand Nahimana pour avoir corrigé une information que j’ai tirée du livre d’André Guichaoua, Rwanda de la guerre au génocide, les politiques criminelles au Rwanda (1990-1994), éditions La découverte, 2010. Selon ce livre, Théoneste Bagosora lui-même se serait rendu chez  Jean Kambanda, le 8 avril 1994 en matinée, accompagné de Frodouald Karamira, pour l’informer qu’il avait été désigné comme Premier Ministre. L’information la plus importante que j’ai voulu donner c’est que Frodouald Karamira a informé Jean Kambanda à cette occasion que l’assassinat de Madame Agathe Uwilingiyimana avait été perpétré dans un but clair de permettre la mise en place du nouveau gouvernement que Kambanda allait diriger. Karamira était en train de rassurer Jean Kambanda en lui disant qu’il était lui-même impliqué et qu’il fallait donc lui faire confiance. Cette information est tellement grave que j’ai tenu à la reprendre au moment où je rédigeais l’introduction et la conclusion de mon livre. Elle permet de comprendre que malgré le chaos qui semblait régner rien ne s’est fait au hasard. J’étais convaincu que les GP ne pouvaient pas tuer en une matinée le Premier Ministre, le président de la cour de cassation et de la cour constitutionnelle, le président du PSD, plusieurs ministres de l’opposition, etc., sans qu’il n’y ait derrière une stratégie politique. Cette révélation de Kambanda me paraît donc extrêmement importante. Après la publication du livre, j’ai pu avoir les coordonnées de Jean Kambanda qui voulait me faire part de sa réaction. Il m’a clairement dit que Bagosora n’était pas venu chez lui au matin du 8 avril 1994,  mais que l’information concernant la confidence que lui a faite Karamira était correcte.   

Fait à Bruxelles, le 18/02/2012

Jean-Baptiste Nkuliyingoma

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