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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

Questions directes à JMV Ndagijimana

2 Novembre 2009 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Histoire - politique

Agé de 58 ans, né de mère Tutsi et de père Hutu, juriste de formation, Jean-Marie Vianney Ndagijimana a fait toute sa carrière dans la diplomatie de son pays. Il était ambassadeur du Rwanda en France au moment de la destruction en vol de l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira le 6 avril 1994. Nommé ministre des Affaires étrangères dans le tout premier gouvernement post-génocide dirigé par le Premier ministre Faustin Twagiramungu, Ndagijimana a fini par claquer la porte quelques mois après. Destination : la France où il vit en exil. Vendredi 30 octobre, l’ex-diplomate était à Bruxelles à l’occasion de la présentation de son ouvrage «Paul Kagamé a sacrifié les Tutsi». Au cours de sa conférence de presse, l’auteur a soutenu au moins cinq thèses. Primo : l’attentat contre l’avion présidentiel rwandais constitue l’élément déclencheur des massacres qui ont ensanglanté le Rwanda d’avril à juillet 1994. Secundo : les missiles qui ont détruit cet aéronef ont été vendus à l’Ouganda par l’ex-URSS. Tertio : l’attentat est l’œuvre des membres du FPR (Front patriotique rwandais). Quarto : Le FPR a laissé faire le massacre des Tutsi par des extrémistes Hutu afin de se présenter en libérateur des rescapés et justifier sa prise du pouvoir. Quinto : Le Rwanda a connu deux génocides. Celui des Tutsi tués par des Hutus et celui des Hutu occis ou mis dans les conditions d’une mort certaine par le FPR tant au Rwanda que dans les forets du Zaïre. Pour Ndagijimana, seule la vérité et l’égalité devant la justice pourraient réconcilier les deux peuples du Rwanda. L’ancien ambassadeur a accordé un entretien à Congoindependant à l’issue la présentation de son livre.


Pourquoi publiez-vous ce livre maintenant soit quinze années après les événements sanglants du Rwanda ?

Pourquoi quinze ans après ? Tout simplement parce que la vérité n’arrive jamais trop tard. Il m’a fallu du temps pour comprendre. Il a fallu aussi m’informer afin d’obtenir de nouveaux témoignages. Ce n’est que lorsque j’ai réuni des éléments qui attestent l’implication du président Paul Kagame - sans exclure la responsabilité de ceux qui ont commis des massacres -, que j’ai décidé d’écrire. Paul Kagame a une grande responsabilité dans les événements du Rwanda. D’ailleurs, je fais partie des victimes. Comme je l’ai dit au cours de ma conférence de presse, je suis de mère Tutsi et de Père Hutu. J’ai perdu plusieurs membres de ma famille tant Hutu que Tutsi.

«Paul Kagame a sacrifié les Tutsi», n’est ce pas un titre «provocateur» ?

Ce titre n’est nullement provocateur. Il est d’ailleurs en deçà de ce que j’aurai pu dire. Je n’ai pas voulu dire, par exemple, que «Paul Kagame est un génocidaire». Et pourtant, je le pense.

Auriez-vous écrit un tel ouvrage cinq ans après le génocide?

Je n’aurais pas écrit cet ouvrage cinq années après le génocide simplement par faute d’informations suffisantes. Comme vous le savez, plus de cinquante ans après, des livres continuent à être édités sur le génocide des Juifs. Les auteurs y apportent chaque fois des éléments inédits. Mon livre n’est certainement pas le dernier bouquin écrit sur le Rwanda. Il y en aura encore d’autres. Des anciens membres du FPR qui viennent du Rwanda vont certainement relater leurs parts de vérité. Ils vont sans doute rapporter d’autres détails que nous ignorons. Chaque jour qui passe, nous apprenons de nouvelles informations par exemple sur les méfaits commis par les hommes de Paul Kagame au Zaïre. Je suis originaire de Cyangungu. Je peux vous dire qu’avant l’arrivée du FPR au pouvoir, les habitants de Bukavu au Zaïre et ceux de Cyangungu au Rwanda vivaient comme des «frères». Ils vivaient au quotidien ensemble. Aujourd’hui, les deux peuples voisins se cotôient avec beaucoup de méfiance voire de la haine. Cette situation constitue en soi un crime.

Voulez-vous dire qu’il y a désormais un climat de méfiance entre les peuples congolais et Rwandais ?

Une chose paraît sûre : les Congolais n’ont plus confiance aux Rwandais. Et ce, suite aux expéditions militaires du FPR au Congo. J’ai tenu plusieurs conférences sur la situation au Congo. A Paris, je suis souvent invité à des conférences animées par des Congolais qui me font confiance étant donné que je suis de l’Est et que j’ai vécu au Zaïre. Je dois avouer que ce n’était pas facile au début. Il y a des Congolais qui m’amalgamaient. «Après tout, vous êtes Rwandais aussi, surtout que vous dites que votre mère était Tutsi donc vous êtes avec Paul Kagame», lançaient-ils. J’ai eu le cœur fendu par ce genre de propos. Je considère, pour ma part, que la vérité est une : il y a des gens qui oppriment nos deux peuples et nous devons les combattre ensemble.

Pour vous donc, Paul Kagame est responsable du climat de haine perceptible entre Congolais et Rwandais…

C’est une évidence. Je ne condamne pas Paul Kagame d’avoir, au départ, aidé Laurent-Désiré Kabila à prendre le pouvoir à Kinshasa. J’espère bien que Kabila avait sollicité cette aide. Ce dont j’en doute. Je sais que Kabila n’avait rien demandé. En vérité, quelqu’un l’avait fait venir et l’a imposé. James Kabarebe et les autres ont été imposés de la même manière jusqu’à Kinshasa.

Qui, selon vous, avait imposé Kabila?

Il s’agit des «personnes» qui avaient intérêt au renversement du régime Mobutu. Les mêmes personnes ont aidé Museveni et Kagame à prendre le pouvoir respectivement en Ouganda et au Rwanda. Et Kabila à Kinshasa. Que Mobutu quitte le pouvoir, il n’y a rien de plus normal après de nombreuses années passées à la tête du pays. Il aurait pu être renversé par le général Mahele ou un autre. En réalité, ce qui s’est passé dans l’ex-Zaïre n’est ni plus ni moins que de la manipulation étrangère. Laurent-Désiré Kabila l’avait d’ailleurs dénoncé quand il a compris qu’il a été manipulé. Celui qui a été à la base de cette manipulation et qui la revendique avec fierté et orgueil n’est autre que Paul Kagamé. On a déjà entendu Kabarebe s’écrier : «Vous savez, les Zaïrois ne sont pas un peuple organisé encore moins une nation.» Kagame l’a dit aussi comme pour justifier la présence des troupes rwandaises au Congo.

En 1995, l’Ong américaine «Human Right Watch» avait publié un rapport selon lequel les ex-Forces armées rwandaises réfugiés au Zaïre se réarmaient dans le but d’aller reconquérir le pouvoir à Kigali. Cette information n’a-t-elle pas servi de prétexte à l’armée rwandaise pour justifier l’attaque des camps de réfugiés dans les provinces du Kivu fin septembre 1996?

Je pense qu’il y a eu «quelque chose». C’est d’ailleurs tout à fait normal de la part d’une armée nationale de tenter de reprendre le pouvoir conquis par une rébellion. Le prétexte en soi me paraît légitime. Ce qui n’est pas légitime c’est le fait de massacrer les réfugiés dans les camps, de brûler les campements, de tuer des femmes, des enfants et des vieillards à travers la foret zaïroise sous prétexte de pourchasser les soldats des FAR (Forces armées rwandaises) et les miliciens Interahamwe. Le FPR a massacré un à un des réfugiés par centaines de milliers. Le FPR a poursuivi sa course jusqu’à Kinshasa afin, disait-on, neutraliser les FAR. Comment peut-on expliquer - qu’après l’entrée des troupes de l’AFDL à Kinshasa - des personnalités d’origine rwandaise ont été désignées à la tête de l’armée congolaise et notamment dans les services de renseignements ? Comment peut-on expliquer l’opération commando menée, en août 1998, par {James} Kabarebe qui a re-attaqué le Congo à partir de la province du Bas-Zaïre, alors que les FAR étaient neutralisées et que la plupart se trouvaient en Centrafrique ou ailleurs? C’est un prétexte comme vous l’avez dit. Mais ce n’est pas une raison.

Vous semblez laisser entendre que les Etats-Unis d’Amérique et la Grande-Bretagne seraient derrière les événements qui secouent la Région des Grands Lacs depuis 1994…

Je ne semble pas laisser entendre. Tout le monde le dit. C’est le cas notamment des diplomates américains qui confient que leur pays y était impliqué. Vous vous rappelez sans doute qu’entre avril et juillet 1994, Bill Clinton, alors président des Etats-Unis d’Amérique, avait instruit son administration de proscrire le mot «génocide» dans toutes les prises de position. Pourquoi ? Tout simplement parce que la reconnaissance de l’existence d’un génocide au Rwanda obligeait légalement les Etats-Unis à intervenir pour faire arrêter les massacres. Cette inaction constitue en soi une responsabilité directe dans le génocide.

Durant la «transition démocratique» de 1992 à 1994 au Rwanda, les Hutu étaient eux-mêmes divisés en pro-Habyarimana et pro-FPR…

Aujourd’hui encore les Hutus restent divisés…

Vous étiez étiqueté MDR, le parti du Premier ministre Faustin Twagiramungu. Cette formation politique était proche du FPR. Le regrettez-vous aujourd’hui?

En fait, les deux organisations étaient proches parce qu’ils combattaient le président Habyarimana. Je n’ai jamais été proche du FPR. En revanche, j’étais d’avis que les choses devaient changer dans notre pays. Il y avait un système qui ne pouvait plus s’améliorer. Le pays se trouvait dans l’impasse avec une partie de la population exclue soit pour des raisons régionales soit pour des raisons ethniques. Le fait pour moi d’avoir participé au premier gouvernement post-génocide ne signifie nullement que je soutenais le FPR. Bien au contraire. Mon objectif était de ne pas laisser le terrain au seul Front patriotique rwandais. Quand je me suis rendu compte que nous avons été bernés et qu’il n’y avait pas moyen de le faire savoir, j’ai décidé de claquer la porte. Je ne suis pas entrain de vous dire que les Hutu sont des anges. Il y a des Hutu qui sont des criminels pour avoir massacré des Tutsi. Mais les Tutsi ne sont pas des anges non plus. Il y a des Tutsi appartenant à la clique de Paul Kagame qui ont massacré non seulement des Hutus par centaines de milliers mais aussi des Tutsi tout en empêchant la communauté internationale d’intervenir pour arrêter les massacres.

Au cours de votre conférence de presse, vous avez dit que le président Mobutu devait se trouver dans le même avion avec ses homologues du Rwanda et du Burundi ce 6 avril 1994. Qui, selon vous, avait intérêt à la disparition de ces trois chefs d’Etat ?

Il s’agit de la même «personne» qui a provoqué la chute de Habyarimana et de Mobutu.

Pour atteindre quel objectif?

Pour mettre la main sur les ressources naturelles du Zaïre…

C’est qui, selon vous?

Il s’agit des puissances qui sont présentes dans les zones occupées par les groupes armés.

Les puissances auxquelles vous faites allusion ne pouvaient donc obtenir le droit d’exploiter ces ressources que par une action de déstabilisation?

Elles auraient effectivement passé par le cadre légal. Mais, connaissant le président Mobutu qui était assez fier, ces puissances étaient conscientes que l’homme ne pouvait pas leur concéder l’exploitation des minerais du Congo sans contrepartie. Malgré toutes les erreurs qu’il a commises, il faut bien reconnaître que Mobutu n’était pas un mercenaire. Il n’était pas le genre d’homme à brader son pays.

Voulez-vous dire qu’au moment où nous parlons des entreprises étrangères sont occupées à exploiter des minerais dans les deux provinces du Kivu sans l’autorisation des autorités congolaises?

Absolument ! Il n’y a pas que les entreprises étrangères mais aussi les groupes armés tels que les FDLR {Forces démocratiques pour la libération du Rwanda} et autres…

Propos recueillis par Baudouin Amba Wetshi
© Congoindépendant 2003-2009

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