Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

Le Rwanda: un enjeu géostratégique américain

3 Mars 2010 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Histoire - politique

Ce que le Rwanda peut attendre de la reprise des relations avec la France

Conférence de Paul Antheunissens à l'UOPC Bruxelles(27/02/2010) (1ère partie)


Sommaire:

1ère partie: Le Rwanda, un enjeu géostratégique américain

2ème partie: Les Commissions d'enquête faisant suite à l'ordonnance du juge Bruguière

3ème partie: la reprise des relations entre le Rwanda et la France



Mesdames, Messieurs

Je vous prie tout d’abord d’excuser ma connaissance très superficielle du Rwanda, malgré mon vif IMGP1338.JPG intérêt pour ce pays et ses habitants. Ce soir, je voudrais analyser des nouveaux développements : les commissions d’enquête rwandaises en réponse à l’ordonnance du juge Bruguière et la reprise des relations diplomatiques du Rwanda avec la France. Mais au préalable, j’aimerais caractériser en quelques mots ce qui, à mes yeux, s’est produit au Rwanda en 1994. On peut analyser l’évolution du pays avant, pendant et après la décolonisation et trouver des causes lointaines. Mais le fait est que si les Etats-Unis n’avaient pas armé la diaspora tutsi, rien ne serait arrivé. Ou plutôt, guidé par la France, le Rwanda aurait continué à s’orienter vers un état de droit.

Le Rwanda a donc été un enjeu géostratégique des Américains.  Les Etats-Unis sont les champions des démocraties. Ils se sont engagés, au prix de lourdes pertes, dans des conflits majeurs contre l’Allemagne nazie et le Japon en 1941, puis contre le communisme en Corée, au Vietnam et en Europe lors de la guerre froide et maintenant contre le terrorisme et l’islamisme. Outre ces conflits majeurs, ils ont multiplié, dans le monde, des interventions limitées dans l’espace et dans le temps ; le Rwanda n’en est qu’un exemple.

Caractéristiques des interventions américaines

Ces interventions peuvent être très dures. Même si leurs buts diffèrent, les mécanismes sont communs. Pour fixer les idées, évoquons le cas d’un pays asiatique pauvre et enclavé qui a eu le malheur, en 1960, d’attirer l’attention des Américains: le Laos  plus étendu que le Rwanda mais plus montagneux et comptant  moins d’habitants ( 3 millions à l’époque). Le Laos a pour voisins le Vietnam, la Chine, la Birmanie, la Thaïlande, le Cambodge. Jusqu’en 1954, Il faisait partir de l’Indochine française, qui s’est scindée après la défaite française de Dien-Bien-Phu. Le Tonkin (capitale Hanoi) est devenu le Vietnam du Nord, présidé par Ho-Chi-Min. La Cochinchine (capitale Saigon) et l’Annam sont devenus le Vietnam du Sud. Après 1954, le Laos est redevenu un royaume indépendant avec un parti royal autour de Vientiane et un fort parti communiste dans les zones montagneuses, en particulier dans la plaine des Jarres, en fait un plateau à 1.000 m d’altitude environ 200 Km au Nord de Vientiane, site archéologique parsemé de jarres.

La CIA craignait que, sous un effet de dominos, tout le sud-est asiatique ne tombe sous la coupe des communistes. Dès 1960, les Etats-Unis soumettaient les villages communistes au Laos, en particulier la plaine des Jarres à des frappes aériennes secrètes par des bombardiers B-52 basés sur l’île de Guam dans la Pacifique, à plusieurs milliers de Km.  Ces attaques aériennes ont duré 9 ans. Elles ont gagné en intensité (500 attaques par mois) à partir de 1965 lorsque les Américains sont venus combattre le Vietnam du Nord à partir de Saigon. Aux raids de B-52 s’ajoutaient des raids de chasseurs-bombardiers basés au Vietnam du Sud. La population survivante n’avait d’autre ressource que de se réfugier ailleurs ou de vivre sous terre.  On estime que le tonnage des bombes larguées par les Américains sur le Laos et le Vietnam du Nord a dépassé celui utilisé par les aviations américaines et anglaises en Europe durant toute la 2ème Guerre Mondiale. Finalement, comme on le sait,  les Américains ont perdu la guerre. Le Vietnam tout entier et le Laos sont devenus des états communistes. La plaine des Jarres n’a été rouverte que partiellement au tourisme, certaines zones étant encore truffées 40 ans après, de bombes ou de cluster bombes non explosées.

Je vois au moins deux  points communs aux interventions américaines au Laos et au Rwanda : le secret initial et la mise en œuvre de tous les moyens sans se préoccuper de pertes humaines ni de considérations morales.

La CIA établit initialement un plan secret qu’elle développe avec l’accord du Président et  qu’elle passe en temps opportun et pour exécution au Département d’Etat et au Pentagone. Le  secret ne peut être maintenu  indéfiniment. Les bombardements du Laos ont fait l’objet de nombreux témoignages de pilotes américains et de membres de la CIA. Pourtant la discrétion demeure. Si vous avez la curiosité de lire l’article sur le Laos dans l’Encyclopedia Britannica, (29 tomes sans compter les suppléments annuels) parue à Chicago en 2005, on n’en parle pas. De même,  l’article sur le Rwanda ne mentionne pas  l’aide américaine à Kagame depuis 1990.

La mise en œuvre de tous les moyens technologiques et autres paraît légitime aux responsables américains. Seul le but compte ; on ne fait pas la guerre avec de bons sentiments. De même, la prise du pouvoir par Kagame au Rwanda s’est faite au prix d’un génocide auquel les Etats-Unis auraient pu mettre fin dès l’attentat du 6 avril, par une  interposition rapide avec des moyens aériens entre les belligérants, puisque le détachement des Nations Unies présent sur place restait passif. Ils n’ont pas voulu le faire pour ne pas compromettre leur objectif : mettre Kagame au pouvoir. Lorsque, après coup, en 1998,  le président Clinton a exprimé quelques regrets au nom de la communauté internationale,  c’est de cela qu’il parlait.

La géostratégie américaine a donc aidé matériellement le FPR à partir de 1990 pour mener au Rwanda une guerre révolutionnaire accompagnée d’une campagne de diabolisation du président Habyarimana. En Belgique, le parti libéral de Jean Gol et la presse à sa dévotion ont donné le ton, en insistant sur la nécessité de mettre fin à la ‘dictature cléricale’ en place au Rwanda.

En 1994, le génocide rwandais exacerba les critiques de l’opposition libérale belge à la fois contre les catholiques coupables d’avoir créé au Rwanda en 1960 une dictature hutu et provoqué la diaspora des tutsi, et contre l’ethnie hutu décrite comme génocidaire et encouragée par les missionnaires dans sa haine envers les  tutsi.  Il faut bien reconnaître que dans la fièvre du génocide, les ténors et les égéries pro- Kagame  purent raconter ce qu’ils voulaient sans être contredits. La moitié de la population hutu était en fuite ; du reste, elle était vaincue et donc peu crédible. Les missionnaires et les humanitaires savaient bien que la population rwandaise avait été poussée à bout depuis octobre 1990 par  une guerre cruelle  de 42 mois mais, à part quelques uns, ils estimaient que ce n’était pas leur rôle de se lancer dans des querelles politiques. Le gouvernement belge se taisait. La commission sénatoriale sur le Rwanda de 1996-1997, initiative libérale, prit comme point de départ les données d’historiens engagés : planification du génocide, attentat contre Habyarimana par des extrémistes hutu etc. En avril 2000, le  1er Ministre Verhofstadt alla  faire sa ‘repentance’ à Kigali.  Lorsque, des années auparavant, le chancelier Helmut Kohl était allé s’agenouiller devant le mémorial de la Shoah en Israël, tout le monde avait compris. Ici, beaucoup de Belges étaient stupéfaits. L’ancien ministre Claes, un socialiste,  trouvait curieux qu’on allât demander pardon à Kagame, le  responsable du génocide. Il parut nécessaire à L. Michel, au cours d’une commémoration suivante, de préciser qu’il avait demandé  pardon pour les fautes des gouvernements belges précédents. Les responsables américains ont certainement pris plaisir à ces querelles dans la mesure où elles  détournaient l’attention du public des véritables responsabilités  dans les événements.

Seize ans après le génocide, le public belge est encore mal informé. Le 6 avril 2009, au cours du journal télévisé,  un journaliste de la RTBF parlait de la planification du génocide, de l’attentat mené contre leur président par des extrémistes hutu, alors que dans ses enquêtes et dans ses jugements, le TPIR d’Arusha n’a trouvé aucun élément de preuve à ce sujet. C’est un peu comme si après la 2ème guerre mondiale, on avait remis en cause les jugements de Nuremberg.  Je me suis permis d’écrire au directeur de la RTBF à ce sujet. Je n’ai pas la vanité de croire que ce soit un effet de ma lettre mais au journal télévisé du 26 février dernier,  la séquence au sujet  de la visite à Kigali du président Sarkozy était objective et, concernant le refus français d’asile politique à Mme Agathe Habyarimana, soi-disant impliquée dans la planification du génocide, une séquence tournée au TPIR d’Arusha rappelait que le tribunal n’avait trouvé aucune preuve de cette planification.

Les choses évoluent et  la vérité progresse  grâce aux efforts incessants de ceux – il y en a parmi vous- qui multiplient les  témoignages objectifs. Cette vérité ne sera pas acceptée au  Rwanda, car le régime actuel construit sur la dissimulation et le mensonge n’a aucun intérêt à ce qu’elle soit connue. C’est plutôt l’inverse qui devrait être fait : diffuser dans le monde les faits concrets démontrant l’absence de liberté politique  et les violations des droits de l’homme au Rwanda. Ces révélations devraient s’adresser en priorité aux ONG (Human Right Watch, Amnesty International, Oxfam etc.) et aussi aux représentants permanents  et parlementaires de l’Union Européenne. Ils sont intéressés car l’Union Européenne aide le Rwanda. Plusieurs pays européens ont d’ailleurs pris leurs distances avec le régime de Kagame.

 Passons maintenant  à l’analyse des développements récents, en particulier aux commissions d’enquête rwandaises faisant suite à l’Ordonnance Bruguière.

2ème partie: Les commissions d'enquête faisant suite à l'ordonnance du juge Bruguière

3ème partie: la reprise des relations avec la France

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article