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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

L'enregistrement des terres divise les Rwandais

13 Février 2010 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Ressources et environnement


(Agence Syfia 12/02/2010)


L'enregistrement des terres lancé il y a un an ravive les conflits fonciers au Rwanda. Pour s'approprier cette denrée rare dans ce pays très densément peuplé, certains sont prêts à tout.
Un villageois de Ruhango, Sud du Rwanda, a tué son voisin, fin décembre 2009, à cause d'un conflit foncier. Il voulait s'approprier la terre qu'ils se disputaient depuis des années. K. J., 19 ans, seul rescapé de sa famille décimée pendant le génocide de 1994, lui ne sait pas à qui recourir. Son oncle a fait enregistrer à son nom toutes les terres de la famille. Quand K. a réclamé la parcelle de son père, il a été sommé d'attendre d'hériter de son oncle. Aujourd'hui, aucun des deux ne désarme, chacun se disant l'ayant droit de ce domaine foncier.

Depuis l'exercice d'enregistrement des terres, lancé par l'Office national des terres rwandais, il y a une année, les bagarres se multiplient. "90 % des problèmes soumis à l’Office de l’Ombudsman sont des conflits fonciers", précise le médiateur national, Tite Rutaremara. Pour Bonane Nyangezi, le maire de Gicumbi, Nord, cependant, "l'enregistrement des terres garantit la sécurité des propriétaires fonciers et diminue les disputes basées sur la propriété terrienne". Avis partagé par le directeur général de l'Office des terres, Emmanuel Nkurunziza, selon lequel "de nombreux différends proviennent du manque de titre de propriété des terres".

200 000 familles sans terres

Avant cet exercice obligatoire, le bornage des terres était fait par des haies ou des arbres. "Cela constituait une cause de conflits incessants entre les villageois, car il n'y avait pas de délimitation fixe. Certains déplaçaient les bornes pour agrandir leurs parcelles", témoigne un responsable de l'Est avant d'ajouter "même aujourd'hui il n'est pas facile de s'entendre sur la limite exacte d'un quelconque domaine foncier". Raison pour laquelle chaque propriétaire est invité à être sur place pour montrer les limites de ses parcelles. Quand les voisins tombent d'accord, on mesure la parcelle et son propriétaire reçoit un certificat tenant lieu de titre de propriété.

Cependant, cette régularisation a envenimé bien des situations. Car la terre est rare au Rwanda. En 20 ans, la surface cultivable par famille a été divisée par deux. Certains ménages ne disposent que de trois ares (1 are = 10 m de large sur 30 m de long). Près de 200 000 familles n’ont aucun lopin de terre, si minime soit-il. En effet, la densité, calculée sur la surface habitable, atteint aujourd'hui 433 habitants au kilomètre carré. Dans certains districts très peuplés, comme ceux du Sud, elle peut atteindre 1 000 habitants.

Frein à la réconciliation

"Ces conflits freinent l'unité et la réconciliation des Rwandais. Pendant le génocide certains ont tué pour s'approprier des terres", rappelle un activiste des droits de l'homme de Kigali. De nombreux villageois de l'Est ont ainsi le cœur rongé par la perte de leurs terres occupées par d'anciens réfugiés rentrés au lendemain du génocide de 1994. "Au retour de nos concitoyens, les autorités nous ont obligés à partager nos terres avec eux. Ceux qui sont rentrés avec des moyens en ont acheté d'autres en plus. Aujourd'hui, ils en ont plus que nous", témoigne un habitant de Ngoma, Est, avant de suggérer "ceux qui ont acquis d'autres terrains devraient nous remettre les nôtres".

Les personnes qui se sont taillé la part du lion dans le partage des terres appartenant à l'État suscitent aussi des rancœurs. Ils ont occupé une grande partie des réserves naturelles, comme celles du parc de l'Akagera, voisin de la Tanzanie. De grands domaines fonciers de l’Est du pays, région par où sont rentrés nombre d'anciens réfugiés rwandais, ont été pris en 94 quand les propriétaires ont fui la guerre et le génocide. Avec l'enregistrement, tous espèrent en avoir les titres fonciers.

Dans les foyers, les femmes y voient aujourd'hui l'occasion de faire valoir leur droit à la terre. Mais les hommes veulent toujours garder leur monopole dans la gestion de cette perle rare. C'est pourquoi Ibuka, association pour la défense des rescapés du génocide, demande une protection particulière des propriétés de ses membres, surtout des veuves et orphelins mineurs.

De nombreux citadins viennent dans les campagnes pour suivre de près cet exercice d'enregistrement. D'autres, à la recherche de sols plus fertiles, ont vendu leurs parcelles et sillonnent le pays pour en trouver à acheter.
Une fois sa terre enregistrée, on peut avec son titre de propriété foncière, la louer aux tiers, la vendre, la donner en garantie en banque pour obtenir des crédits etc. Mais, selon la loi, la propriété du sous-sol reste à l'État.

Albert-Baudoin Twizeyimana

© Copyright Agence Syfia

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