Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

L'affaire Nzeru (PC Kabanda, L'déal des pionniers")

10 Octobre 2012 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Réactions Livres

 

 

 

Extrait de Pierre-Célestin Kabanda, Rwanda, l'idéal des pionniers: les hommes qui ont fait la différence, Collection "Mémoire collective", Editions Sources du Nil. Format 14,8x21, 492p. ISBN: 978-2-919201-07-5. Prix 20 euros.

Vous pouvez commander en ligne ce livre sur le site: www.editions-sources-du-nil.eu ou en envoyant un e-mail à sources_du_nil@yahoo.fr.

 

L'affaire Nzeru

Qu’est-ce que cette affaire NZERU qui fit tant parler d’elle au cours du dernier trimestre 1963 et tout au long de l’année 1964.

Aucune personne, à ma connaissance, n’a été en mesure de me l’expliquer d’une manière satisfaisante et objective. Gérard Muvunankiko, un grand ami et par ailleurs cousin de mon épouse vint me trouver dans mon bureau à la Présidence même, pour me faire part d’un point chaud d’actualité : découverte d’un complot visant le renversement du Président de la République ! Ce complot était orchestré, rapportait-on, par Isidore Nzeyimana et Amandin Rugira, Présidents respectivement de la Cour Suprême et de l’Assemblée Nationale. Ces deux hommes constituaient, disait-on, le noyau fort de tout un réseau que le pouvoir devait s’évertuer à démanteler[1]

Gérard ajouta que l’Assemblée devait se réunir dans quelques heures pour examiner la situation ! Je fus fort étonné de cette information, mais j’avais tendance à y ajouter foi, puisqu’elle était livrée par un homme de confiance et généralement bien renseigné.

Cette tentative de coup d’Etat reçut comme appellation le nom de NZERU, tout simplement pour dire NZEyimana et RUgira.

Petit à petit (mais tout de même assez rapidement) d’autres noms s’y ajoutaient : François Sezirahiga, Préfet de Butare, préfecture dont lui-même était originaire, tout comme les deux membres du duo Nzeru, et Charles Kalinijabo, alors Préfet de Kigali (mais originaire de Byumba). L’on parla alors de NZERUSEKA (Nzeyimana-Rugira-Sezirahiga-Kalinijabo.) L’on finit par retenir l’appellation NZERUKA.

Comment ces deux nouveaux noms furent-ils ajoutés au duo ? Sommé de mener une enquête sur NZERU, le Préfet de Butare, Sezirahiga en l’occurrence, indiqua dans son rapport qu’il n’avait pas été en mesure de trouver un seul élément impliquant les deux personnalités dans une quelconque activité subversive. Certaines langues dirent alors que le Préfet ne peut dire autre chose au cas où lui-même serait de connivence avec les deux ressortissants de sa Préfecture. Par ailleurs, certains pensaient qu’un coup d’Etat ne pouvait réussir que moyennant une collaboration active venant de la Capitale. Les supputations y impliquèrent Kalinijabo, Préfet de Kigali (sans autre justification que je sache) !

Je sais que Grégoire Kayibanda aimait à paraphraser l’Allemand Goethe, selon lequel « penser est une puissance et agir une technique ». Il mit cela en pratique afin de  pouvoir « démanteler le réseau NZERU.»

Ici j’ouvre une parenthèse pour essayer de montrer que, parfois les hommes politiques recourent à de fines subtilités pour parvenir à leurs fins. Au cours d’une réunion du Conseil des Ministres, le Président de la République mit en place une Commission ministérielle chargée d’examiner le pour et le contre d’une mutation des Préfets car, jusqu’alors (et je pense que Kalinijabo avait déjà élu domicile dans la région de Kigali) les Préfets étaient originaires de la région qu’ils administraient. Le Président me chargea du rôle de rapporteur de cette Commission.

Il se fait qu’au cours des discussions aussi sein de la Commission, Gaspard Cyimana qui était alors à la fois Ministre des Finances et de la Fonction Publique fut le seul à s’opposer au principe de mutation des Préfets. Car disait-il, « connaissant les problèmes de leurs régions, les Préfets devraient diriger les Préfectures dont ils sont originaires, question de logique et d’efficacité ». Cela faisait sens, mais en dépit de son insistance, Cyimana fut minorisé et le principe de mutation des Préfets fut adopté. Application immédiate : le Préfet François Sezirahiga fut muté pour Gisenyi, et fut remplacé à Butare par Charles Kalinijabo, lui-même muté de la Préfecture de Kigali ![2]

Petit à petit, un doute sur la trame d’un coup d’Etat gagna plusieurs esprits : un coup d’Etat contre le Président Grégoire Kayibanda était, à l’époque en tout cas, chose impensable et donc impossible. Et puis, un coup d’Etat de la part de civils, sans soldats ! Allez-y voir !

(...)

 

 

L’affaire NZERUKA était vraisemblablement une opération qui visait à démanteler la prépondérance de fait de Butare, dans les services et institutions étatiques. Ainsi, Isidore Nzeyimana, comme président de la Cour Suprême de Justice, était la troisième personnalité de l’Etat, après Amandin Rugira qui était le Président de l’Assemblée Nationale, deuxième institution du Pays, après la Présidence de la République. Par ailleurs, les Secrétaires Généraux et les Directeurs de plusieurs Départements ministériels étaient originaires de Butare. Cette prépondérance était due au fait que Butare comptait plusieurs intellectuels et cadres rodés dans la gestion administrative. De toute façon, cette situation n’était pas un fait délibérément créé. Etait-ce la crainte de voir un jour se déplacer le centre de décision de Gitarama à Butare ou tout simplement une affaire de jalousie, ou les deux à la fois ? Je ne saurais rien affirmer. Toujours est-il que la Préfecture de Butare souffrit de l’Affaire NZERU, dont la véritable origine ne fut jamais révélée au public.

A cette époque, l’on se demandait pourquoi le Président de la République ne désignait pas le vice-président de la République, poste prévu par la Constitution du 24 Novembre 1962. Selon des rumeurs et les expectatives de certains, ce poste devait revenir à la région Nord, puisque le Sud et le Centre étaient bien servis. Au Nord, Ruhengeri (avant Gisenyi et Byumba) pouvait nourrir cet espoir et pour cause : Ruhengeri comptait des personnalités de grand calibre, pour ne pas dire des poids lourds dans la politique. Ici je fais allusion aux Ministres Balthazar Bicamumpaka, Otto Rusingizandekwe, Thaddée Bagaragaza et Lazare Mpakaniye et, en dernier lieu mais sans être les moindres, André Sebatware Bourgmestre à l’époque et André Munyarugerero, un homme d’affaires prospère et influent[3]. C’est presque un fait qu’à l’époque Balthazar Bicamumpaka fut « en odeur de candidature », mais cela n’est demeuré que sous forme de rumeur dont j’ignore par ailleurs l’origine.

Le Président Kayibanda avait sans doute ses raisons pour geler la nomination d’un Vice-président. On peut soupçonner, entre autres, la crainte d’une éventuelle concurrence entre lui et son « vice-président.» Bref ce poste fut gelé jusqu’à être purement et simplement rayé de la Constitution révisée.



 



[1] Protocolairement, les deux personnalités venaient après le Président de la République.

[2] L’on pensait en effet, que  Rugira et Nzeyimana ne pouvaient pas parvenir à leurs fins sans avoir associé dans le coup au moins les Préfets de Butare, leur région, et de Kigali, la Capitale. En réalité, Cyimana voulait s’opposer à la mutation de son ami Charles Kalinijabo, qui dirigeait la Préfecture de Kigali. Kalinijabo et Cyimana étaient, tous les deux, originaires de Rulindo. On savait par ailleurs que Cyimana, Rugira et Nzeyimana étaient liés par une amitié remontant aux années du Séminaire.

[3] André Sebatware fut nommé Préfet de Kigali longtemps après l’affaire Nzeru.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article