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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

Compte rendu de lecture par Maurice Niwese

12 Juillet 2010 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Réactions Livres

Quelques considérations sur Paul Kagame a sacrifié les Tutsi (de JMV NDAGIJIMANA, 2009, Ed. la Pagaie) et sur Grandeur et décadence des Forces Armées Rwandaises (d’Emmanuel NERETSE, 2010, Ed. Sources du Nil)

Par Dr Maurice NIWESE 

L’ouvrage Paul Kagame a sacrifié les Tutsi de JMV Ndagijimana a un destinataire principal et un leitmotiv constant. Ce livre est, de bout en bout, adressé à Bernard Kouchner que l’auteur accuse de soutenir la thèse selon laquelle tous les Hutu seraient génocidaires et les Tutsi collectivement victimes.

Né d’une mère tutsi et d’un père hutu, Ndagijimana demande au Ministre français des Affaires étrangères pourquoi il veut que l’auteur dénonce seulement le massacre de ses frères tutsi et fasse, en même temps, l’impasse sur celui des Hutu, groupe ethnique qui compte aussi les membres de sa famille. Ambassadeur du Rwanda à Paris de 1990 à 1994 et premier Ministre des Affaires étrangères du régime FPR, Ndagijimana apparait comme un des témoins privilégiés de la crise qui ensanglante les Grands Lacs d’Afrique depuis près de 20 ans.

Dans son ouvrage, l’auteur revient, entre autres, sur la manière dont, pendant les quatre années de guerre, les actions, les pressions et les chantages du Président ougandais ont amené les autorités rwandaises de l’époque à commettre des erreurs politiques et diplomatiques qui n’ont pas permis aux pays amis de maintenir leur aide militaire au Rwanda. Il insiste également sur le rôle de l’assassinat du Président Habyarimana, qu’il considère comme une digue qui empêchait l’eau de déborder, dans le génocide rwandais. Puis, passant en revue des preuves matérielles, des témoignages, des discours et le comportement de certains acteurs majeurs du FPR, dont son président Paul Kagame, l’auteur désigne ce dernier comme le responsable de la mort de Habyarimana et, de ce fait, comme l’un des grands architectes du génocide rwandais. Ndagijimana évoque par ailleurs des crimes de génocide que le FPR a commis tant au Rwanda qu’en RDC (ex-Zaïre) avant de se demander, non sans indignation, si l’on doit avoir peur de dénoncer tous ces forfaits de peur d’être taxé de révisionniste par le régime de Kigali ou par ses parrains.

Grandeur et décadence des Forces Armées Rwandaises, c’est le titre de l’ouvrage d’Emmanuel Neretse. Ce livre, véritable mine d’informations, retrace les grands évènements qui ont marqué la vie des FAR depuis leur création en 1961 jusqu’à leur défaite totale en juillet 1994.

Avant de rendre compte de l’attaque du FPR en octobre 1990, Neretse aborde d’abord sept grandes crises qui ont secoué les FAR : l’affaire Muramutsa et Nyatanyi en 1968, l’affectation de certains officiers dans les fonctions civiles en 1973, le coup d’Etat du 5 juillet 1973, la fusillade de Gako en 1978, la provocation du Président Bagaza en 1979, l’exil de Kanyarengwe en 1980 et l’affaire Lizinde en 1981 ainsi que l’assassinat de Mayuya en 1988. D’après l’auteur, toutes ces affaires ont laissé des plaies qui ne se sont jamais cicatrisées. Se référant à Gaspard Musabyimana[1], Neretse présente ensuite le FPR, deuxième protagoniste du conflit armé, qu’il considère comme une émanation de l’armée régulière ougandaise.

Après avoir affirmé que les causes lointaines de la défaite des FAR sont liées au déficit dans le commandement, aux défaillances dans la gestion du personnel et au manque d’éducation politique des militaires, Neretse avance d’autres facteurs qui auraient fragilisé l’armée gouvernementale pendant la guerre qui l’opposait au FPR. Il cite notamment les arrestations qui ont suivi les tirs à Kigali dans la nuit du 4 au 5 octobre 1990, les controverses sur la mort ou sur l’exclusion de l’armée de certains officiers supérieurs, l’installation d’un bataillon du FPR au CND, la démoralisation de l’armée par des politiciens de l’opposition intérieure, la manipulation des FAR par cette même opposition, par le FPR, voire par le général Dallaire qui commandait les forces onusiennes, etc. D’après l’auteur, ce dernier avait divisé les militaires des FAR en modérés et en extrémistes.

Neretse parle également de la gestion de l’armée après la mort de Habyarimana, des massacres commis par le FPR, du sort des militaires ex-FAR qui ont rejoint le FPR après la victoire de celui-ci ainsi que des officiers ex-FAR détenus à Arusha. L’auteur aborde par ailleurs la question de la responsabilité des FAR dans le génocide en s’appuyant sur leur organisation en 1994. Enfin, comme nombre d’autres observateurs, le major rwandais ne manque pas de condamner l’impunité dont jouissent les présumés criminels issus des rangs du FPR. D’après l’auteur, la justice tant rwandaise qu’internationale semble obéir à la loi du vainqueur.

Le grand intérêt de l’ouvrage de Neretse est qu’il nous introduit dans les coulisses de l’armée rwandaise, coulisses d’habitude interdites au grand public[2], et qu’il présente les faits de manière accessible au non initié. L’auteur fait preuve d’une grande rigueur dans le traitement des données qu’il expose. On peut cependant regretter que, par endroits, il livre les faits sans les apprécier, alors qu’il sait bien que certains de ses témoins sont contestables, vu le rôle qu’ils ont joué dans les évènements racontés. Dans ce sens, on se rend compte qu’il a, par exemple, tendance à présenter le témoignage du colonel Laurent Serubuga, qu’il convoque par de longs extraits, comme allant de soi. 

En parlant dans un même texte du livre de Ndagijimana et de celui de Neretse, je voudrais souligner qu’il serait intéressant d’organiser un débat avec ces deux auteurs[3]. Dans une telle discussion, on pourrait revenir sur certains évènements abordés – explicitement ou non – par les deux auteurs, mais dont l’interprétation diverge. Je pense notamment aux tirs du 4 au 5 octobre 1990, à la relation Habyarimana-Museveni (peut-être aussi Habyarimana-Rwigema), à la mort de certains militaires du FPR (Rwigema, Bunyenyezi, Bayingana, etc.), à l’action politique et diplomatique de 1990 à 1994, etc. Il doit être clair qu’en souhaitant la tenue d’un tel débat, je réaffirme l’importance de ces deux ouvrages dans la compréhension de l’histoire récente du Rwanda et considère, une fois de plus, Ndagijimana et Neretse comme de grands témoins de celle-ci.

On pourrait aller plus loin en convoquant à la barre des débats d’autres acteurs qui ont joué un rôle majeur dans la vie politique rwandaise durant la période décrite par les deux auteurs. On convierait, par exemple, Jacques Roger Booh Booh, Roméo Dallaire, James Gasana, Luc Marchal, Dismas Nsengiyaremye, Léonidas Rusatira, Faustin Twagiramungu, etc. Nombre de ces personnalités ont déjà publié leur point de vue sur les évènements. La confrontation de ces différents témoignages nous permettrait certainement de mieux comprendre ce qui s’est réellement passé et de minimiser ainsi le biais relatif à la subjectivité.

D’aucuns pourraient en effet mettre en évidence la proximité des auteurs avec les faits racontés pour douter de leur objectivité. Sans nier la légitimité d’une telle réserve, je rappellerais que de telles limites concernent toute narration, qu’elle soit dite historique ou sacrée. On sait bien que l’historien vise à raconter les évènements tels qu’ils se sont déroulés. Le tels que renvoie non à l’être, mais plutôt au paraitre, non au même, mais plutôt à l’analogue. Or, l’analogie suppose deux entités différentes, le même et l’autre, dont on compare les rapports. Ainsi entendons-nous, sans nous en alarmer, des expressions comme la Révolution française selon Michelet, Mathiez ou Furet. La préposition selon laisse comprendre que la Révolution française, qui est pourtant un évènement unique, est mise en récit au gré des auteurs. Les textes sacrés, eux non plus, n’échappent pas à la subjectivité. Les Evangiles ne sont-ils pas écrits selon Jean, Luc, Marc et Matthieu ?

Bruxelles, le 12 juillet 2010

[1] Les travaux de Musabyimana que l’auteur cite sont notamment La vraie nature du FPR/APR. D’Ouganda au Rwanda (L’Harmattan, 2003) et L’APR et les réfugiés rwandais au Zaïre (1996-1997). Un génocide nié (L’Harmattan, 2004).

[2] De manière générale, peu de militaires FAR ont publié des ouvrages sur le Rwanda en général et sur l’armée en particulier. On recense néanmoins trois ouvrages de Léonidas Rusatira (L’armée pourquoi faire, Palloti Presse, 1988 ; La guerre des faibles, Printer Set, 1989 et Rwanda : le droit à l’espoir, L’Harmattan, 2005), le livre de Faustin Ntilikina (La prise de Kigali et la chasse aux réfugiés par l’armée de Paul Kagame, Ed. du Nil, 2008) et La politique de défense : un défi pour les états africains (1994, IMPRISCO) d’Emmanuel Neretse.

[3] Outre l’intérêt que représentent les ouvrages présentés ici, leur choix est lié au fait qu’ils sont récents. Je n’ai pas donc l’intention de proposer au lecteur une critique approfondie de ces livres.

 

 

 

 

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