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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

Affaire Mugesera : Ce que le Canada ignore sciemment

14 Janvier 2012 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Justice et Droits de l'homme

 

 

Ça fait sourire avec scepticisme d’entendre qu’Ottawa a reçu des garanties de la part du gouvernement rwandais, comme quoi « Léon Mugesera aura droit au jugement juste et équitable » une fois déporté vers son pays. N’y aurait-il pas anguille sous roche?   

Sans trop paraphraser Marc Antoine de Shakespeare, je viens « enterrer » Mugesera et non faire l’apologie de son discours. Il a su, pendant une bonne vingtaine d’années, jongler avec la justice canadienne, faisant succéder sursis au sursis, mais fin des fins la justice finit toujours par frapper. D’ailleurs, qui dit que le fait d’être hors de la cellule signifie la liberté pour un criminel?

Léon Mugesera qui a épuisé tous les recours dans les tribunaux du Canada vient d’obtenir in extrémis un autre sursis pour s’en remettre aux conventions internationales. En effet, le Comité contre la torture des Nations Unies a enjoint à Ottawa de suspendre la déportation, le temps d’analyser le dossier du présumé génocidaire. Cela pourrait-il également permettre au Canada de lire attentivement entre les lignes des garanties reçues les inconnus susceptibles de compromettre son leadeurship en matière des droits humains? Là est la question.

La première garantie sur laquelle le Canada fonde son désir ardent d’envoyer Léon Mugesera dans son pays, c’est l’abolition de la peine de mort par le Rwanda en 2007. La deuxième, c’est que les prisonniers sont bien traités et qu’ils ont droit à un avocat. Une autre garantie, c’est que les pays d’Europe et même les instances onusiennes ont récemment décidé d’envoyer les accusés subir leur procès au Rwanda.

Se fier aux seules promesses du gouvernement de Paul Kagame, c’est comme si le Canada décidait se tirer une balle dans le pied. Le Rwanda n’est pas un États de droit et ce n’est pas les preuves qui manquent. Sa constitution proscrit la peine de mort, d’accord, mais les assassinats politiques et les disparitions des individus sont monnaie courante. C’est pire que des condamnations formelles dans des procès parodiques. Encore récemment, au mois de décembre 2011, le journaliste Charles Ingabire a été assassiné par les agents secrets du gouvernement rwandais alors qu’il vivait en exil à Kampala. Questionné sur cet acte, le président Kagame a cyniquement rétorqué que le journaliste critique était juste un imposteur et un escroc.

En mai 2011, la police britannique a révélé la tentative du gouvernement du Rwanda d’assassiner des opposants à Londres. Le gouvernement sud-africain a aussi rappelé son ambassadeur à Kigali après plusieurs tentatives d’assassiner le général Kayumba Nyamwasa qui vit en exil dans le pays de Mandela.

À l’intérieur du pays, la liste des assassinats et des disparitions donne le froid dans le dos. En juillet 2010, alors que s’approchaient les élections présidentielles, le corps décapité de l’opposant André Kaggwa Rwisereka, vice-président du parti « The Rwandan Green Party » était retrouvé gisant dans le sang dans un marais. Le parti de M. Rwisereka a beau demander des enquêtes, rien n’y fait. Peu avant l’assassinat de M. Rwisereka, le journaliste d’investigation Jean-Léonard Mugambage s’est aussi fait descendre le 24 juin 2010 devant le portail de sa résidence à Kigali. Suffisant pour la zipper aux audacieux revendicateurs des libertés.  

Il s’agit là des morts brutales qui souvent sont une suite fâcheuse de la colère du président Kagame. Aucune enquête n’a été diligentée sur la disparition en 2003 du colonel Cyiza Augustin et du député Léonard Hitimana, malgré les pressions des organisations de défense des droits humains et celles de l’Union interparlementaire. L’usage du poison « à la soviétique » est aussi courant au Rwanda pour se débarrasser tranquillement des indésirables.   

D’où vient alors la naïveté du Canada de croire en la garantie de bon traitement des prisonniers rwandais dans un pays où les prisons connues sont pleines à craquer, tandis que d’autres sont secrètes ou privées ? La prison centrale de Kigali, dénommée « 1930 » héberge « cinq fois plus de détenus que ne le permet sa capacité » (reportage d’Irin News, en 2006). La prison « Chez Gacinya », du nom du patron de la « Special police » dans le secteur Gikondo de Kigali, est célèbre pour les tortures qui y sont pratiquées. Suite à sa triste réputation de tortionnaire, le colonel Gacinya Rugumya était refoulé par les États-Unis en 2006 alors qu’il était nommé attaché militaire à Washington. 

Parlant des procès, il faut assister aux séances « gacaca » (ou tribunaux populaires) et en observer les résultats pour se rendre compte combien la justice rwandaise est juste un système de vendetta. Il faut suivre le procès de l’opposante Victoire Ingabire Umuhoza, depuis son arrestation en octobre 2010 jusqu’aujourd’hui pour constater le genre de torture morale que les prisonniers de Kagame subissent au quotidien. Il faut, pour convaincre les juristes occidentaux, donner l’exemple de l’Américain Peter Erlinder. Ce puissant juriste de renommée internationale s’est hasardé à défendre Mme Victoire Ingabire et s’est retrouvé derrière les barreaux en mai 2010, pendant deux mois, bien avant l’incarcération de sa cliente!

Passer outres ces quelques cas parmi des centaines d’autres à l’actif du général Kagame depuis sa prise de pouvoir au Rwanda en 1994, ignorer l’absence de la presse indépendante et l’exil forcé des dizaines de journalistes et de défenseurs des droits humains, c’est ce à quoi l’on peut s’attendre le moins de la part du Canada. Si le pays de Harper tient toujours à son leadeurship en matière des droits et libertés.  

 

Québec,  le 13 janvier 2012

Ismaïl Mbonigaba

École de journalisme, Université Laval

(Auteur de « Les damnés de l’histoire… canadienne »)

Lu sur DHR

 

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