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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

La décision du Canada pour la déportation des réfugiés rwandais (entre autres) est mal avisée

29 Juillet 2009 , Rédigé par Editions Sources du Nil Publié dans #Justice et Droits de l'homme

Par Faustin Nsabimana,
Président, Assemblée des Rwandais et Rwandaises de Montréal (ARM)
Augustin Baziramwabo,
Président, Communauté des immigrants rwandais de la région d'Ottawa-Gatineau (CIRO)

Source: Le Devoir

Le 23 juillet 2009, le gouvernement canadien a annoncé qu'il levait la suspension des expulsions vers le Burundi, le Liberia et le Rwanda. C'est à ce dernier cas que nous allons nous attarder.

Aux dires des dirigeants canadiens, la situation politique et humanitaire au Rwanda se serait améliorée à un point tel que rien ne justifie aujourd'hui le maintien du moratoire qui avait été adopté en 1994, dans la foulée du génocide rwandais.

On se souviendra que le génocide rwandais est un sous-produit d'une guerre de «libération» qu'une organisation politico-militaire, le Front patriotique rwandais (FPR), avait lancée le 1er octobre 1990 avec, disait-on, deux objectifs majeurs: le retour des réfugiés rwandais de la fin des années 50 et du début des années 60 et l'instauration de la démocratie.

Qu'en est-il, quinze ans plus tard, de la situation réelle au Rwanda? Et si la décision du Canada était mal avisée?

Certes, un grand nombre de réfugiés concernés sont rentrés au bercail mais, en même temps, il s'en est créé d'autres, plus nombreux que les premiers. En ce qui concerne la démocratisation, le Rwanda a reculé par rapport aux acquis du début des années 90. Le Rwanda se retrouve maintenant sous la coupe d'un système politique qui a adopté pour émule le modèle des partis communistes de l'époque soviétique. Au centre de la vie sociale et politique, il y a le parti-État, le FPR, qui se croit investi d'un rôle messianique et régente la vie des citoyens à l'aide d'une structure policée (local defense) sous le contrôle d'une sorte de KGB à la rwandaise, le très redoutable DMI (Department of Military Intelligency). L'on sait ce que deviennent -- dans des sociétés sous l'oeil omniprésent des services de sécurité -- la presse libre, les velléités de balbutiement de l'opposition politique et les organisations de défense des droits de la personne. Elles n'existent que de nom.

En s'emparant du pouvoir, en 1994, le FPR a fait le pari de relever un grand défi, qui exigeait beaucoup de ressources et une certaine vision. La communauté internationale, dont le Canada, a été au rendez-vous et a mis à la disposition des nouveaux maîtres de Kigali des ressources dans plusieurs domaines. Malheureusement, il a manqué aux autorités rwandaises une vision à la hauteur de ce défi. Dans le Rwanda «libéré», le fil conducteur qui a caractérisé les principales décisions du nouveau régime a été le verrouillage de toutes les avenues démocratiques pouvant conduire à l'alternance au pouvoir ou, à tout le moins, à un pouvoir partagé entre les différentes composantes de la société. Ce manque de vision place la société rwandaise dans une impasse non seulement face à l'impératif de démocratisation, mais aussi par rapport à deux chantiers majeurs de l'«après-génocide»: la réconciliation nationale et la justice.

La spécificité du génocide rwandais réside dans le fait que ses principaux acteurs sont des Rwandais eux-mêmes. Ce fait rend particulièrement délicate (mais pas impossible) la tâche de la recherche de la vérité et de la réconciliation nationale. Si l'on refuse de s'enfermer dans le formalisme juridique qui entend circonscrire cette tragédie à la seule année 1994, on constate que le drame rwandais comporte de multiples facettes sur lesquelles la vérité doit être faite le plus complètement possible pour réussir le défi de la réconciliation nationale.

Comme l'a fait remarquer l'universitaire américain Mahmood Mamdani, on a vu, tour à tour, des bourreaux devenir des victimes et des victimes devenir des bourreaux. Dans ce contexte, il importe avant tout de créer un climat favorable à l'éclosion de la vérité, en faisant participer les acteurs de cette tragédie à un exercice authentique de recherche des passerelles entre les différentes communautés. Le modèle qui semble le mieux se prêter à un tel exercice est celui d'une «Commission vérité et réconciliation», comme on en a vu une dans l'Afrique du Sud de l'«après-apartheid», sous la direction de Nelson Mandela.

Raccourcis historiques

Malheureusement, cela n'est pas une priorité pour le pouvoir en place à Kigali. Ce régime se satisfait de raccourcis historiques parce que cela contribue à fonder la légitimité de son pouvoir. Le génocide rwandais est comparé à la Shoah juive; on identifie volontiers des Himmler et autres Goebels parmi les acteurs rwandais de l'époque et l'on s'enferme dans le modèle de Nuremberg... Ces raccourcis ne font avancer ni la cause de la réconciliation nationale, ni celle de la recherche de la vérité.

Et le Canada tombe dans le piège des autorités de Kigali, qui veulent à tout prix montrer aux bailleurs de fonds que la situation politique et humanitaire est parfaitement maîtrisée. Or, les rapports des experts prouvent que la situation des droits humains au Rwanda ne cesse de se dégrader. Encore récemment, l'organisme Human Rights Watch (HRW) dénonçait les dispositions contenues dans un projet de loi du parlement rwandais recommandant la stérilisation obligatoire des personnes en situation de handicap mental. Actuellement, les prisons rwandaises regorgent de personnes mentalement handicapées en raison notamment des conditions sanitaires inappropriées, et ce, pendant de longues années de détention. Ces détenus sont majoritairement les présumés auteurs du génocide de 1994. Dès lors, il est aisé de deviner la nature de la clientèle visée par ledit projet de loi.

Mais ce n'est pas la seule question des droits humains sur laquelle il faudrait faire un effort pour sortir des sentiers battus. Prenons l'exemple de la mort des prêtres québécois assassinés au Rwanda. Le père Claude Simard, tué à coups de marteau le 17 octobre 1994, et le père Guy Pinard, fusillé en pleine messe en février 1997, ont été victimes des escadrons du FPR. Depuis quinze ans, le gouvernement canadien n'a manifesté aucune volonté politique pour faire traduire en justice les auteurs de ces assassinats. Comme si le Canada n'avait pas les moyens nécessaires pour juger ou faire juger ces assassins...

Un autre exemple qui montre que la situation politique au Rwanda reste explosive concerne les tribunaux populaires «gacaca». Devant l'ampleur des dossiers, ces tribunaux populaires ont été présentés comme un supplétif pragmatique au système judiciaire classique. D'aucuns se sont demandés si des «magistrats» sans formation juridique allaient être à la hauteur de la tâche. Effectivement, il y a de quoi rester pantois quand on voit un tribunal «gacaca», après à peine quelques heures de délibération, distribuer généreusement des peines d'emprisonnement à perpétuité.

Pire encore, les «gacaca» semblent avoir laissé sceptiques certains rescapés du génocide qui réclamaient que justice soit faite. C'est que, comme on pouvait le craindre, la formule a été très vite mise sous la coupe du Parquet, de l'establishment politico-militaire et des manipulations de syndicats de délateurs, faisant naître des doutes sérieux sur son impartialité.

Une fois de plus, on a l'impression que le Canada, champion des droits humains, reste insensible aux souffrances du peuple rwandais, qui fait face à une dictature qui ne dit pas son nom, nourrie par la répression, la corruption et la délation.

Devant l'éventail des problèmes que vous venons de passer en revue, l'on est en droit de se demander comment le Canada peut lever le moratoire sur les réfugiés rwandais, sachant pertinemment que l'actuel pouvoir de Kigali emprisonne fréquemment des gens soupçonnés d'être opposants potentiels.

Le Canada devrait plutôt exercer suffisamment de pression sur Kigali pour que le régime s'amende en mettant fin aux politiques qui contribuent au rétrécissement de l'espace politique et portent atteinte aux libertés individuelles. Le voudrait-il? Le saurait-il?

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