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 Editions Sources du Nil  : Livres sur le Rwanda, Burundi, RDCongo

Kumwenda Roza "violer Rosa": les aveux du Colonel Musitu

3 Mars 2015 , Rédigé par Editions Sources du Nil

Kumwenda Roza "violer Rosa": les aveux du Colonel Musitu

C'est l'une des chansons que l'on oblige de chanter à ceux qui rentrent du Congo et passent par les camps de "redressement" (plutôt de "lavage de cerveau") les ingando, avant de se mélanger à la population. Ce prénom qui n'est pas sans rappeler celui de Rose Kabuye (Colonel à la retraite), en dit long sur le traitement réservé aux femmes dans l'armée du Front Patriotique Rwandais et aux femmes en général. Lisez plutôt cet extrait:

Tiré de:

Emmanuel Ndahayo et Aimable-André Dufatanye, 2015, La violence politico-militaire contre les femmes au Rwanda, Préface de Martine Syoen, Lille, Éditions Sources du Nil, ISBN: 978-2-919201-24-2 ISSN: 2119-3584. Prix 20 euros (frais de port compris). Vous pouvez faire la commande directement sur le site www.editions-sources-du-nil.fr ou envoyer un e-mail à sources_du_nil@yahoo.fr.

Revenons sur le colonel Musitu que j’ai[1] rencontré à Gishari lors du camp ingando auquel j’ai été obligé de participer pendant plusieurs semaines. Je faisais partie de ces participants qu’on appelait wanakosi (cela signifie des recrues militaires dans le jargon du FPR-APR), encadrés par les militaires du FPR dont certains ne savaient ni lire ni écrire. Nous portions des tenues militaires avec des bottes en plastique, comme il était d’usage chez les anciens maquisards Inkotanyi. Nous vivions dans des tentes dans la brousse et nous apprenions, entre autres, à manier les armes légères. Nous étions soumis à des entrainements physiques et d’autres pratiques liées à la vie militaire, ou plutôt à la vie des rebelles.

Chaque matin nous étions obligés de faire une course matinale, appelée mchaka mchaka dans le jargon des anciens rebelles. Pendant cette course, tout comme dans les soirées d’animation appelées igitamaduni organisées chaque jour, nous répétions des chansons de combat à la gloire du FPR-Inkotanyi. Parmi les chansons qui revenaient souvent, je me souviens de celle dont le titre était Kumwenda Rosa (en français « violer Rosa »). Celui qui entonnait cette chanson décrivait plusieurs positions dans lesquelles « Rosa » devrait être violée : assise, couchée, à l’envers, accroupie, ligotée, dans l’eau, etc. Rose représentait en fait toutes les femmes. Cette chanson qui avait été chantée dans le maquis du FPR était l’une de plusieurs formes d’incitation chez les rebelles à la violence contre les femmes. Je faisais le mchaka mchaka avec les autres, car j’y étais contraint mais, je refusais de faire partie de ceux qui unissaient leur voix pour chosifier des êtres humains. Pendant ce temps, je pensais surtout à ces milliers de femmes disparues ou violées dans les sales guerres infligées au peuple rwandais. Je pensais surtout aux miens et à ces autres filles disparues dont les visages n’ont jamais quitté ma mémoire.

Un jour dans le mchaka mchaka (la course matinale), on entonna la chanson jenga jenga taifa yako (construis ton pays). Dans cette chanson, on faisait éloge aux grands dirigeants politiques et militaires du FPR-Inkotanyi dont Kagame, Kaka, Nyamwasa, Kadhafi, Ngonga, Muhire, Karenzi, Ibingira, Inyumba, etc. Ce jour là, le nom du colonel Musitu revenait souvent dans la bouche de celui qui entonnait la chanson. Ceux qui étaient proches des organisateurs savaient déjà que le colonel Musitu allait venir rendre visite aux Wanakosi pour leur parler de son expérience de ce que les Inkotanyi et le FPR appellent la « guerre de libération ».

Musitu devait exhorter les wanakosi à être toujours prêts à donner leur vie et leur sang au pays, comme il l’avait toujours fait lui-même. En effet, devait-il marteler, lui-même avait accepté « aveuglément » d’accomplir des missions qu’il croyait impossibles. Il devait nous inciter à faire la même chose et donc à obéir aux « supérieurs visionnaires qui regardent pour tout le pays et donc pour nous aussi ». Après la course matinale, nous n’avons pas eu l’occasion de boire la bouillie de sorgho qui était prévue pour notre petit-déjeuner. Après une douche que nous étions obligés de prendre dans la nature et à l’eau froide puisée par nous-mêmes du lac Muhazi, nous avons vite enfilé notre uniforme de recrues et nos bottes en caoutchouc et sommes allés nous asseoir par terre sous les arbres, endroit prévu pour écouter les conférenciers ou idéologues du régime.

Il faisait très chaud, et les bottes en plastique brûlaient déjà nos pieds. Mais nous n’avions pas le droit de les enlever et il allait faire encore plus chaud au cours de la journée. On nous formait à être comme des militaires de l’APR : à obéir sans condition, sans chercher à comprendre et surtout sans se plaindre. C’est ce que le FPR-APR attendait de tous les Rwandais. Nous savions déjà, que nous allions voir Musitu, ce colonel qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui avait évolué jusqu’au grade d’officier supérieur parce qu’il faisait tout ce que ses supérieurs lui demandaient de faire. Ceux qui n’avaient pas fait comme lui, et qui avaient tenté de faire entendre une voix discordante avaient, pour cela, perdu leur vie. Nous le savions et donc nous savions qu’il fallait se taire pour survivre.

Le colonel Musitu a fait toute sa carrière, ou mieux toute sa vie dans le maquis. Il a pris part aux combats dans la guérilla au Mozambique, il a été dans des centres d’entrainement des maquisards en Tanzanie, il a combattu en Ouganda, au Rwanda et au Congo-Zaïre. Il n’a jamais été à l’école, mais il maitrise les stratégies des guerres nouvelles. Il nous a dit qu’à plusieurs reprises, il avait dû effectuer des missions impossibles (« impossible missions », selon ses propres termes, dans un anglais approximatif), mais avec son expérience mais surtout sa peur des supérieurs. Ces missions, d’après le colonel, « devaient être et devenaient possibles ». Son grade d’officier supérieur, il l’a obtenu grâce à sa bravoure sur le terrain de combat. Il nous a dit que lui-même ne comprenait pas comment il revenait vivant de ses missions.

La discipline et la ténacité des combattants et des combattantes, a-t-il soutenu, sont des éléments essentiels des stratégies et des tactiques de guerre qui ont rendu possibles les nombreuses victoires. Il nous a révélé qu’au moment où les forces qu’ils combattaient, donnaient la priorité à la force physique des hommes, le camp du FPR, celui de Musitu, comptait sur la disposition des futurs recrues à être loyales, disciplinées, obéissantes et soumises. Ils tenaient beaucoup en compte le moral, l’état psychologique et psychique de leurs combattants et aussi de leurs ennemis. C’est dans ce cadre que les enfants Kadogo et les femmes étaient intéressants. Beaucoup de femmes et enfants ont été recrutés pour gonfler les rangs du FPR-APR. Ils ont été l’objet de violence quand ils appartenaient au camp ennemi que le FPR voulait déstabiliser psychologiquement. Mais comme les enfants et les femmes sont rarement prêts à aller se faire recruter eux-mêmes, il fallait le faire par la force et par d’autres moyens contraignants. Par la suite il suffisait de les manipuler pour les rendre dociles, loyaux et engagés. Les Kadogo (enfants soldats) étaient recrutés pour leur acharnement au combat et surtout pour leur inconscience du danger et leur manque de capacité ou de moyens à s’opposer aux ordres. Les femmes étaient ciblées pour plusieurs raisons stratégiques et tactiques, liées entre autres à leur faiblesse ou manque de force physique, mais aussi au rôle qu’elles jouent dans la société, et, selon les termes de Musitu, à « leur disposition à se soumettre à la volonté des hommes, leurs chefs ».

Si je réalisais facilement comment la fureur des jeunes à l’esprit enragé pouvait être déterminante dans une lutte armée, je comprenais très mal comment ce que Musitu appelait la « faiblesse des femmes » pouvait être une force et une source de victoire. Le colonel maquisard nous expliqua que le fait que les femmes soient « corporellement faibles » par rapport aux hommes était un atout pour les commandants de guerre. Car, la désertion exige d’abord que le fuyard soit sûr d’être plus rapide que son poursuivant. Les femmes étant physiquement plus faibles et par conséquent moins rapides, ne fuyaient pas le front. Le salut se trouvait dans leurs armes, leur ténacité et non dans leur rapidité. Et moi de logiquement en déduire qu’elles constituaient ipso facto des boucliers humains.

[1]Le « je » employé dans ce chapitre renvoie à Emmanuel Ndahayo, co-auteur de cet ouvrage.

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